Exclusions et corps extrêmes
Olivier Douville
Psychanalyste, Maître de conférences Paris-X
Nanterre, Unité de recherches : “ médecine, sciences du vivant,
psychanalyse ” (Université P. 7, Pr. D. Brun), directeur de publication de
Psychologie Clinique
douvilleolivier@noos.fr
Résumé :
De
grands exclus, dans leurs mélancolisation, nous mettent sous les yeux la chute
des dispositifs psychiques et anthropologiques qui permettent pour un sujet de
se donner une consistance de corps et de langage. Il ne faudrait pas se
contenter du strict point de vue psychopathologique et nous montrons que ce qui est en jeu dans
les grandes exclusions est aussi une exclusion des signifiants et des mémoires
qui font tenir le sujet au social, et dans le social.
Mots-
clefs :
Corps,
Coatrd (syndrôme de), errance, exclusion, mélancolie du lien social,
Summary :
Peole who are deeply rejected by society shows clearly the fall of psychical
and anthropological médiations who help anyone to have a sufficient
relationship whith his body and with the language. A psychopatological approach
is not sufficient at all. In this paper, the author shows that in all the case
of great rejection by society, the singifiants able to links the subject to the
social are also denied and rejected.
Body,
Cotard syndrome, pathological roaming, social rejection, mélancholia in social
links.
Tout un aspect
sinistré de la grande exclusion met en
relief, par le négatif de la condition de ces grands exclus, le rapport logique entre la construction
subjective des individus et les montages
normatifs de la référence. À suivre, par exemple, les thèses de P. Legendre, on
peut avancer l’idée que ce rapport
logique fonde l'universel humain, dans
son artificialité symbolique et que
toutes les cultures ont affaire à ce mécanisme. Cela est un invariant,
une structure universelle.
La question
demeure du sort que la modernité fait à cet invariant.
La double
institutionnalisation du sujet et de la langue passe, en Occident, par la dimension fondatrice du juridique,
c'est à dire par la fondation juridique de l'altérité. État, institution, c'est
la même étymologie qui va nous toucher ici : in status, instatuere :
être, se mettre en état. Le juridique, comme discours, assumant la
représentation majeure de cette Référence, il
fait tenir les deux plans de la sphère institutionnelle : le langage et
le corps.
L'objet de la
clinique serait aussi l'étude des effets de l’exclusion du sujet du système des
droits, exclusion que l’assistance n’annule en rien. La massification de l’exclusion touche aux
conditions dans lesquelles un sujet a pu entrer dans la parole, et compromet,
pour un nombre croissant d’hommes et de femmes, la façon dont une société
reconnaît cette prise de chacun dans la parole
comme fondement d’un discours. L'anthropologie ainsi refondée touche à
la crise sans précédent de la dimension de la représentation, question qui a
pour terrain les éléments du matériel humain : l'image ; le corps et le mot .
Le lien social « incluant » reprend ces catégories sous la triade
d’une triple dignité, dignité du corps
(de la vie) dignité de la parole (de l’échange) dignité du travail (dérivée de
la dignité des ritualisations et des techniques des corps). Ce tripode
foucaldien qui relie le Travail, la Vie et la Parole décrit un éthos moderne.
Mais plus encore, il figure comme une union de principes transcendantaux,
préludant à toute inclusion de la personne dans les capacités instituantes de
chaque Société. Et ce tripode est mis à mal par un processus lent de massification
de l’exception, i.e ; de l’exclu. Ce dernier terme est aujourd’hui
complètement flou, complètement ambigu. En effet la personne mis au ban du
social ne fonctionne plus comme une limite. Au sens où le pauvre était la
limite du riche, son dehors. Au sens où
le chômeur était la limite du travailleur. Au sens, encore, où le clochard
était la limite du bourgeois (entendu comme celui qui habite une ville et s’y
établit). L’ « exclu » moderne renvoie à un illimité du
« hors-lieu », là où Vie, parole et travail deviennent disjoints.
Travaillant comme clinicien référé
à la psychanalyse en tant que doctrine, méthode et éthique, nous ne pouvons
qu’encourager la possibilité de conflictualisation psychique, en nous tenant
loin des idéalités conventionnelles, idéalités souvent refusées par les plus
errants ou les plus exclus de nos patients. Nos
actes, nos conditions de travail, les inventions cliniques et institutionnelles
que nous sommes amenés à proposer, promouvoir puis assumer, nous placent en
situation d’observateur de la vigueur ou de la déliquescence des processus
d’étayage entre espace urbain et espace psychique.
Les
notations cliniques qui parsèment ce texte proviennent de mon expérience professionnelle
(psychologue clinique et
psychanalyste) auprès
d’adultes et d’adolescents en exclusion et en errance Je travaille comme
psychologue clinicien dans le 16° secteur de l’Établissement Public Spécialisé
de Ville-Evrard, je suis, de loin en loin, mais assez régulièrement le travail
du Réseau Souffrance Psychique et Précarité, Service du Dr X. Emmanuelli et
j’ai participé à des “ maraudes ” de nuit à Paris. J’ai eu également
cette expérience de contact de nuit avec des enfants et des adultes en grande
exclusion en Afrique de l’Ouest, à Bamako et à Dakar, dans le cadre
d’associations nationales de santé et de prévention.
Je vais donc, ici ou là, à
la rencontre de ceux qui dans la cité vivent une destruction en eux de la Cité.
Différentes formes d’exclusion.
Ou de la cité à l’“ a-cité”.
Pour rendre
compte d’une telle destruction, je propose le terme de « a-cité ». je
désigne par là un véritable glissement de terrain dont doit prendre acte la
politique de secteur, politique que je défends, tout en regrettant la
fossilisation dans laquelle elle se trouve le plus souvent. Le glissement de
terrain est le suivant. Je me demande comment, conçue au départ pour intégrer
la vie de la cité à l’effort de soin et de prévention, conçue pour aménager, de
nouveau, des passerelles de vie possibles entre le “ fou ” et la
ville, cette politique doit maintenant prendre en charge de nouveaux processus
de recomposition et de décomposition des liens, des solidarités, des identités
et des appartenances dans les nouveaux lieux de vie et d’habitations
contemporains. Il n’est en rien évident que les lois de la cité jouent dans ces
nouveaux espaces urbains.
. Nous vivons dans une société où se multiplient des lignes de fractures
(qui ne sont pas que sociales) et où l’on voit apparaître dans la rue, dans le
métro, les halls de gare, et même les bretelles d’autoroute, des centaines,
puis des milliers de mendiants ou d’errants, dont beaucoup sont devenus des
SDF. Au cœur de ces errances (Chobeaux, 2001)., de
ces mendicités discordantes [2],
de ces déambulations automatiques, on
trouve la présentation d’un des plus grands désastres qui puissent
menacer des hommes : la destruction d’une cité, la mise à la casse de
cette enveloppe charnelle et formelle qui donne aux trajets d’existence, source
et bords, légitimité et orientation. En ce sens l’exclu tout comme l’errant
renvoient à l’autochtone toute la fragilité et l’artificialité qui affectent sa
relation à ses propres espaces urbains, à son familier
« psychogéographique ».
Les cliniciens
sont confrontés à des états nouveaux des nouages entre corps et signifiant,
entre histoire et filiation, entre érotisme et pulsions. Les savoirs et les savoirs faire institués
les préparent assez mal à aborder ces nouvelles formes des malaises. Une
fidélité rigide aux diagnostics
nosologiques peut empêcher gravement la saisie des processus .
Des états
nouveaux des dénouages entre l’économie narcissique du sujet et les topos
sociaux, les échanges et les assignations, se sont généralisés au point
qu’elles se lisent et s’éprouvent pour de plus en plus de jeunes errants, lors
de l’opération adolescente
[3].
Du corps
Nous faisons souvent le constat de la
traumatophilie de certains de ces sujets qui n'a d'égal que leur incessant
mouvement pour se sentir réel. L'expérimentation de l'exclusion qui vient se
substituer à l'orientation dans le fantasme peut se figer dans une attente
éternisée d'un Autre secourable, de moins en moins qualifié. Ce sera alors en
examinant le rapport de ces sujets à la jouissance surmoïque que nous pourrons
nous affranchir des réductions anthropologiques ou sociologiques toujours trop
tentantes quand on parlera de ritualités ou de ritualisations adolescentes pour
tenter de donner la mesure de ces atopies consenties qui maintiennent de fait
un désancrage de l'Autre.
Des sujets qui ne peuvent alors plus faire
l’expérience qu’autrui leur suppose une intentionalité, une capacité de dire
« non », occupent par leur corps la place d’un réel. Souvent ils se manifestent à nous soignants et nous
inquiètent pour deux séries de raison :
-
d’une
part les atteintes contre le corps propres peuvent être nombreuses. Ce ne sont
pourtant ni des auto-mutilations, ni des actes
ou des gestes dépressifs. Il semblerait plutôt que le corps en grande
errance soit dissocié de tout imaginaire glorieux ou esthétique et que les
pulsions ne soient plus limitées par un strict bord anatomique (Douville, 1999,
2002, 2001). D’où des conduites parfois fréquentes et de scarification et
d’obstruage des orifices qui sont loin de faire écriture sur le corps, mais qui
assigne des bords et des surfaces planes et aplanies à l’excitation. J’évoque
ici une clinique des malheurs et des heurts de la peau, comme si la perte du
sens commun du corps, la perte de l’assentiment subjectif à la fiction commune
du corps créait par contrecoup une façon d’érogénéité de la peau et de la surface,
sur laquelle se dépose un mémorial du corps souvent à peine à lire, souvent
impossible à dire ;
-
d’autre
part, des grandes plaques d’insensibilité de certaines zones corporelles ou de
certains membres, zones de blanchiment psychique, ce qui
explique que certains grands errants ont désubjectivé des pans
entiers de leur présence corporelle.
La subjectivité du corps est liée, pour
tous, à la présence ou à l’absence d’un Autre. L’abolition du registre de la
demande à l’Autre (et de la demande de l’autre) abolition que masque parfois
les politiques anonymes et efficaces
d’assistance crée un rapport au
corps à la fois trop erratique et trop réel. L’organisme consent peu et mal à
accorder les faveurs de ses découpes au fonctionnement du rythme et de la
pulsion. Le corps se fragilise, il se morcelle pour autant que s’abolit la
présence d’un autre proche et langagier.
L’évocation, ici, du délire de Cotard qui est tentée de plus en plus souvent concernant cette
abolition du corps plausible chez les grands exclus, n’a pas de valeur
nosographique stricte. Elle vaut plus pour sa fonction de sollicitation de la
pensée clinique que pour son propre contenu séméiologique. Je me souviens ici de
moments cliniques saisissants qui rendent comptent de ce qu’entraîne un
retrait psychique de l’espace corporel : obstruage des orifices,
automutilations, indifférence à des morceaux de corps s’en allant pourrissant.
Or ces patients ne sont ni
schizophrènes, ni délirants, ni confusionnels. Comment comprendre de telles aberrations
dans la façon dont le sujet traite son corps, sans immédiatement référer cet
ensemble de fait à de la folie psychotique ? La nosologie automatiquement
appliquée ne rend en rien compte des processus de destitution de
l’investissement libidinal du corps qui se manifestent ici. Ni de la
désintrication pulsionnelle qui se donne à voir. Une hypothèse proposerait que
oubli du souci du corps – que nous avons relier à un effacement du statut de
sujet politique de ces grands exclus cassés psychiquement et physiquement –
survient après l’abandon par le sujet de défenses psychiques qui permettait de
maintenir une certaine excitabilité du cops et aussi un certain montage à de
l’altérité et de l’externalité, fusse par le biais d’un masochisme, gardien de
la vie.
En effet, dans le particulier, voire le
singulier, du cas par cas, l’usage du corps caractéristique de la grande
exclusion ne se manifeste pas uniquement comme une régression vers la
« vie nue », au sens d’Agamben. La ruine des fonctions vitales se
soutient aussi par des proférations de négation. L’excitation du corps par des
points de douleur qui rendent le sujet non consentant aux soins médicaux
élémentaires – cela arrive souvent - apparaît non comme une régression vers on
ne sait quel masochisme érotique, mais comme un puissant dispositif
anti-mélancolique, une forme de résistance à cette mort du sujet qu’est la
mélancolisation anesthésique de l’existence. Le corps partenaire est un
partenaire, maltraité, fécalisé, “ laissé tombé ” par l’Autre, mais
c’est un corps encore doté de capacités subjectives. Obscénité du corps dira
t-on, et, il est vrai, que dire d’autre ? Mais aussi et bien plus encore,
un corps qui n’est plus cette trique
traversée par un souffle et ouverte à chaque extrémité, sans que se confondent
les extrémités, c’est-à-dire les orifices, bref, un corps à qui manque
l’instance qui fait coupure et lien, l’instance phallique. La négation de tout
existant a le plus souvent marqué la vie de ces sujets. Nous ne pouvons lutter
contre cette négation, en guérir le sujet, si nous la considérons comme
totalement triomphante. Notre clinique est aussi et avant tout celle de la
résistance du sujet.
Comment les exclus se présentent à nos institutions, soignantes.
Il convient alors de situer avec quels bagages
psychiques (représentationnels et affectifs) , avec quels restes de
médiations ces êtres humains en grande
exclusion viennent vers nous ou acceptent que nous allions vers
eux. En effet, ils fabriquent encore des
montages entre leur corps et l’espace, se lovent au cœur de dispositifs
topologiques pour lesquels seul compte le territoire rétréci mais hyper
émotionnel et signifiant qui est, en quelque sorte, leur peau
psychogéographique irréductible. Or une telle construction d’une topologie
atypique et questionnante ne peut pas s’observer de n’importe quelle place. Un
regard extérieur, expert et évaluateur
n’y suffit guère. Pour y comprendre quelque chose, il faut se détacher de toute
vision essentialiste et retenir comme prépondérante dans l’observation de ces
topologies l’inéluctable implication du chercheur et du clinicien dans la
réalité locale au sein de laquelle il met en avant ses offres d’écoute, de
recherche, voire de soin.
La clinique des exclus se verrait alors
transformée : le clinicien peut élaborer une clarification théorique et
épistémologique sur la nature de la démarche clinique vis-à-vis de réalités
psychiques et sociales largement inabordées par les actuels savoirs en
psychopathologie, en psychologie clinique et en ethnopsychiatrie. Une raison simple encourage à ce renouveau.
Elle tient aux modifications des dispositifs de secteur. On s’en souvient
peut-être, la politique de secteur visait à concilier la cité comme acteur dans
la politique de santé mentale. Maintenant nous vivons une autre période. Notre
époque récente et contemporaine est marquée par des tentatives gestionnaires
intempestives de désenfermement à pas forcés
[4]
Dans le même temps, les dispositifs de santé peinent à s’adresser aux grands
exclus. Or ce sont moins vers des sujets insérés dans la cité que notre
clinique de la mélancolie du lien social ne nous porte que vers des sujets qui
vivent dans l’ “a- cité ”.
Arrêtons nous un
instant sur l’effet qu’ont les grands exclus sur des soignants qui sont partie
prenante de la culture de secteur, culture bien mal en point aujourd’hui, et
qui, en conséquence, ont des idéaux de résinsertion et de réhabilitation
psychosociales dans la cité. Or ce que portent avec eux de jeunes errants ou de
grands exclus c’est toute un part de la destruction de la cité, de cet espace
de la cité qui est aussi comme un groupe interne, une communauté interne
Je retourne ici
au thème de
l’ "a-cité ", indiquant par ce “ a ”
privatif cet effondrement objectif et interne d’un agencement communautaire. Un
point inaugural des prises en charge, une fois épuisées les déclarations à la
fois vaines et nécessaires de “ bons sentiments ”, est la présence
d’un affect de honte sur les soignants et la sidération dans laquelle cet
affect les plonge. La souffrance psychique des soignants, voilà une expression
qui n’est pas de simple abstraction ! Honte d’avoir en face de soi, dans
un commerce de corps plus que de paroles des sujets qui sont, eux, dans un état
d’éhontement. La honte dont je parle ici est comme l’envers de l'aspect
impudique du social à tolérer l'insupportable. L’étayage pulsionnel est dans un
état extrême d’épuisement. Je pense à cet errant de 35 ans qui se bouchait
compulsivement tous les orifices avec un mélange de boue et de pitances pour
animaux. Une forme de folie de corps dans laquelle les orifices doivent être
uniformément ramenés à la même matière, évoquant à nouveau ce que Cotard, puis
Séglas désignaient comme un délire des négations. Et pourtant, après quelques
soins, rudimentaires, plus rien d’un Cotard. Or, bon nombre de personnes, de
femmes le plus souvent, qui se présentant à nous comme si elles vivaient un
état d'éhontement sans issue possible, ressentent, au contraire, une grande honte de leur propre densité
corporelle (il ne s'agit pas seulement de leur image narcissique) qu'elles
n'arrivent plus à soulever.
Les affects sont
violents lorsque la vie bat encore son exigence, lorsque le sujet sait que la
vie ne suffit pas à la vie, que le corps
ne suffit pas au corps, que la mort ne suffit pas à la mort..
Honte et haine
sont des affects qui escortent toute déclaration de soi et toute présentation
de soi, dans le registre de la filiation. Y a-t-il pour le sujet une racine
vivante de la filiation? Cette
racine, cette réassurance tient en un acte. La possibilité de dire oui, au fait
d'être vivant avec d'autres , c’est-à-dire mortel avec d'autres. La filiation
comme situation subjectivante pour chacun, prend support dans la possibilité de
dire qu'une dette de vie est respectée et honorée. Ce n'est pas une dette de
“ survie ” En ce sens elle peut se faire en prenant la parole. Il ne
s'agit pas de rembourser la dette de vie, mais de participer à ce qu'il faut de
collectif pour affirmer que l'on est, au même titre que d'autres et avec
d'autres, reconnus comme participant de cette dette. Il ne semble pas trop
exagéré de prétendre que nous tenons là un des socles anthropologiques de
l'articulation entre affiliation et filiation. La désaffiliation toucherait
effectivement les sujets qui sont empêchés d'affirmer leur dignité d'avoir pu
recevoir et reconnaître cette dette de vie.
Vers une formalisation métapsychologique
Revenons encore à une formalisation métapsychologique afin d'immerger cette donnée anthropologique dans une autre, un peu plus préoccupante encore, puisqu'elle concerne certains aspects actuels du lien social. Il se produit, pour certains et à certains moments, de telles déceptions de rencontre, voire de tels risques concrets, réels, de rencontre que le sujet peut tout à fait supposer que ça ne vaut même plus le coup d'avoir une vie psychique. Essayons de travailler les modèles freudiens du psychisme. Selon le principe de réalité, l'appareil psychique peut décider si l'objet est, ou s'il n'est pas présent, c’est-à-dire être en mesure de proférer un “ oui ” ou un “ non ” à l'objet. Dans le principe de plaisir, comme la négation n'existe pas, seule demeure le “ oui” qui est une acception proche de l'hallucination. Pour dépasser ce paradoxe, Freud a inventé le clivage de l'objet, et surtout, dans ses derniers textes, le clivage du moi.
Winnicott a
inventé, quant à lui, la coexistence du oui et du non. L'objet transitionnel,
par exemple, ce n'est pas le bon sein kleinien. Le refus est donc créateur. À
ceci près toutefois et comme l'a parfaitement remarqué Winnicott, que du sein,
on ne peut s'en détacher que s'il a été donné ; autrement c'est sans fin la douleur d'un arrachement. À
ce paradoxe, je me permettrais sinon d'en rajouter un du moins d'accentuer la
lecture d'un de ses dysfonctionnements qui se marque dans le paradoxe de la
mélancolisation, sachant que je pourrais définir la mélancolisation comme étant
caractéristique de la situation du sujet qui va déposer trop de son corps réel
dans la participation de sa dette à la vie.
Il va se jeter dans cette dette corps et biens. Les grands exclus nous
introduisent à une forme particulière de la clinique, qui est la clinique d'un
entre-deux particulier, soutenu par un paradoxe cruel et drastique. Nous
connaissons donc le paradoxe cher à Winnicott et pour lequel le sujet est et
n'est pas, l'objet est et n'est pas.
Il s'agit ici,
dans cette psychopathologie, de pouvoir formuler un autre paradoxe. Je parle de
celui, indialectisable où le sujet n'est ni vivant ni mort... Du paradoxe mélancolique vers le paradoxe
propre à l'espace potentiel pourrait s'ouvrir le réel “ passage ”. Un
passage entre deux “ entre-deux ” entre le paradoxe mélancoligène et
le paradoxe potentiel. Un passage entre savoir et vérité.
Calé en deçà de ce passage, le sujet ne sait
plus relier quoi que soit de ces objets pulsionnels. L'irrésolu dilemme du
“ Suis-je mort ou vivant ?”
accompagne sans fin le sujet, c'est la définition même de l'errance.
Il y a le savoir
du Réel, celui qui dit l'éternisation d'un corps, ni mort, ni vivant, apte à
traverser l'écran des apparences et des contenances pour tenir le coup dans un
monde d'au-delà de tout principe de plaisir. De ne pas y échapper, voilà bien
la dynamique propre au trauma humain. Enfin, il y a la place de la vérité, soit
cette élaboration qui fait la place au dévoilement, à la lecture et au bordage
de ce réel. Entre savoir et vérité, une élaboration, une rencontre possible des
possibilités expressives et curatives d'une parole de bonne foi. Cette bonne
rencontre confirmerait que le chaos du monde n'aurait plus alors, avec lui,
emporté tout ce qui fait tenir l'énonciation du monde.
L'extension clinique et psychopathologique de ce paradoxe mélancolique se tiendrait non pas dans la création de l'objet, mais, en deçà, dans un lien à la violence par quoi le corps comme incessamment donné à une machinerie de lecture ou de soin, le corps réel ne deviendrait que l'unique territoire du sujet, seule possession psychique, pellicule, peau, surface de cartographie, surface de trace.
En face de tels
patients nous ressentons comment la désespérance se traduit par des attaques
(formes d'attente) envers l'évènement que constituent la musique, les scansions
et le pouvoir d'évocation de la parole humaine. Réduit à la plus vive des
solitudes, nul ne sait pas s'il est mort ou vivant. Il faut bien que se produise un accueil des
signes de vie que donnent les grands exclus qui ne réduise pas ces manifestations
à des expressions pathologiques ou déficitaires.
À l'opposé
d’un idéalisme naïf, Freud a formulé, avec sa théorie des pulsions, le principe
de plaisir comme jamais auparavant on ne l'avait formulé, opérant une double
refente : refente de l'hédonisme et refente de l'éthique.. Freud touche
dans l'interrogation sur le plaisir la pointe de la Vérité du sujet et du sujet
sexué. L'axe souffrance-plaisir ne
peut plus alors être la simple et directe traduction au niveau mental de la
circulation de la quantité d'énergie psychique dès lors qu'intervient le milieu
du langage et de la culture, et que se désigne la signification symbolique et
éthique de l'acte de penser dans un univers culturel et symbolique. Lorsque cet
univers se délabre aux yeux du sujet réduit à un psychisme en
souffrance les registres de la plausibilité de la demande sont
radicalement abrasés par cette défaite du monde culturel commun.
Aujourd'hui, les nouvelles formes de psychopathologie,
où dominent l'atteinte contre le réel du corps, la précarité - voire la ruine -
des opérations de constitution du semblant, les mélancolisations imposent de
revenir à une métapsychologie de la pulsion. Les perspectives théoriques
développées par Winnicott (la dimension de l'effondrement) et par Lacan (le fait
que les pulsions ne soient jamais que des pulsions partielles) sont ici des
plus précieuses.
Ce dont la pulsion de mort ferait alors le tour dans
le cas de ces grands délabrements psychiques et somatiques qu’entraînent les
exclusions massives ne serait plus l'objet, mais deux catégories de vide : le
vide de la Chose (le das Ding), forme de trou aspirant, et le vide de
l'altérité, forme de non répondant absolu. C'est dans cette répétition de deux
vides que la vie pulsionnelle alerte.
C'est alors, à reprendre les termes de Nathalie
Zaltzman son "anarchisation", exacerbant les coordonnées de la
pulsion et l'érogène des bords, trouant les totalisations narcissiques closes,
démembrant les tentations mortifères de l'identité unique et unitaire, qui vaut
protestation vitale. Propre à contrarier l'État des lieux, les topos du corps
érogène, phallique et orificiel. Si on prend au sérieux cette proposition : il
y a un travail de déliaison particulièrement apte à permettre de la survie,
soit le mode anarchiste de destin du pulsionnel, alors on va s'apercevoir,
rapidement, que la vie du corps de l'être parlant, n'est pas ce qu'on
s'imagine. Entre la jouissance déliée des pulsions et la jouissance réglée par
le signifiant, il y a cette anarchisation de Thanatos, qui est bien un régime
du pulsionnel, aux limites d'une déliaison car aux limites d'un univers de
langage, et poussant "aux limites" les forces de liaison de
l'organisme. C'est en ce point que la subjectivité intervient. La pulsion
anarchique n'en est pas moins causée par la mise en jeu du désir ; s'y signe, ou du moins s'y signale,
l'effraction de ce sujet qui ne veut pas mourir en tant qu'être du (et de)
désir. C'est pourquoi il reste à interpréter les logiques anarchisantes que
crée cette modalité pulsionnelle, et à accueillir les modifications des
capacités subjectives et érogènes du corps qui s'y indexent sans faire
répétition. Un Réel qui, par et dans son excès, serait non dans la répétition,
mais dans le Neuf.
Nous pourrions
parler ici de résistance. Mais à une condition, celle de ne pas appliquer
mécaniquement en ces circonstances le modèle de la résistance (et donc celui du
transfert) propre à une cure de névrosé. Car il s’agit d’une angoisse
redoutable, d’un effroi qui revient alors sur le sujet au moment où nous le
convions à quitter ce statut qui était le sien. Ce qui peut expliquer pourquoi
c’est souvent pour un autre et vers un autre que certains errants nous mènent
ne pouvant nouer de lien avec nous qu’à mesure où nous nous occupons d’un
autre, plus détruits encore qu’ils ne le sont eux-mêmes.
Cette dernière considération mène à tenir compte de ce
qui subsiste de lien, donc d’attente de discours, entre des sujets en grande
errance et/ou en grande exclusion et nos initiatives soignantes . Les
adolescents dont les problématiques ne sont pas résumées par les modèles de la
pathologie mentale, nous apportent ici des enseignements d’une richesse
considérable(Rassial, 1997, 2000 ; Douville, 2002, 2003).
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médico-psychologiques, 1889 : 6-26
Zaltman, N. "Baiser la
mort ? Une sexualité mélancolique", sixième chapitre de son livre De la guérison psychanalytique. Paris PUF : 157-18
[1] 2002, page 599
[2] on remarque, de plus en
plus, des hommes faire la manche en parcourant au pas de course des quais de
métro et sans freiner leur élan pour saisir la pièce qui leur est tendue et
qu’ils ne voient pas.
[3] Ce terme d’opération adolescente est proposé, en contraste à “ processus adolescent ” par Jean-Jacques Rassial Sortir : l’opération adolescente
[4] cf. Psychologie
Clinique, hiver 2001