Francis
Maqueda[1]
Situations extrêmes et demandeurs d’asile
(Retour en ex-Yougoslavie)[2]
A l’issue d’une séance
avec un homme d’origine bosniaque demandeur d’asile, et après qu’il ait quitté
le bureau, en pleurs, l’interprète que je connais depuis plus de dix ans,
bouleversée par ce qui venait de se passer, m’interpelle comme ayant opéré une
sorte de «réduction psychiste », de psychologiser en quelque sorte. Son
reproche, complice et amical, au demeurant, cherche à repérer chez moi dans ma
position de psy, une atténuation des causalités politiques et sociales qui
auraient provoqué la souffrance psychique de cet homme. Il a à peu près 35 ans
et une bonne dizaine d’années auparavant, arrêté et emprisonné dans un camp de
«concentration » serbe, il aurait subi des tortures et des violences à
caractère sexuel. En outre, il a perdu sa femme et son enfant et devant
l’inanité de ses recherches, il en a conclu qu’ils étaient morts. (Son récit
vient immédiatement mobiliser chez moi les souvenirs d’autres récits :
ceux des réfugiés bosniaques rapportés lors des séances de supervision sur la
côte dalmate. De ce fait, j’identifie très bien le camp dont il parle dans la
région de Foca et Gorazdé en Bosnie centrale). Plus tard, il s’est remarié, il
a deux petites filles en bas âge, et semble avoir entrepris une errance à
travers l’Europe pour aboutir et rester aux Pays-Bas pendant deux ans où sa demande d’asile a été rejetée.
Le choix de ce pays semblant être lié à la présence du tribunal international.
C’est la troisième fois
que nous le voyons et jusque là il avait alterné à notre égard des plaintes
revendicatives sur l’hébergement qui lui est proposé depuis son arrivée à Lyon
et des plaintes somatiques qui l’invalident dans sa position d’homme. Il est
très critique par ailleurs sur le traitement médicamenteux psychiatrique qui
lui a été prescrit en Hollande. Il ne le prend plus parce qu’il l’éteint
complètement, lui faisant revivre un vécu d’impuissance. L’évocation que nous
avons pu partager lors des deux premières séances, de sa détention dans le
camp, le transporte dans un état où s’amalgament la douleur, la terreur et
l’effroi. Il cherche son souffle dans ces moments là mais comme s’il alimentait
une forge qui brûlerait tout, en particulier le temps où il se perd et il nous
perd. La «situation extrême » qu’il a vécue apparaît comme une expérience
sans fin, sans limite qui ne cesserait de se consumer ; et c’est à partir
de cette représentation que l’idée sourd en moi que le feu chez cet homme
devait couver depuis longtemps… bien avant la situation traumatique extrême
qu’il nous expose. Il me transmet par ailleurs un tel vécu de désespoir, une
telle dysharmonie entre son allure physique de grand costaud et sa détresse
psychique d’enfant abandonné, que je me risque à l’interroger sur l’existence
de ses parents. Il ne s’y prête pas volontiers, mais finit par se présenter
comme le petit dernier d’une fratrie de quatre, ayant seize ans de différence
avec sa sœur aînée. Son père, qui travaillait en Allemagne, revient en Bosnie pour
combattre, mais il est tué au tout début de la guerre. Sa mère, est, elle
aussi, décédée, mais il a besoin de repasser par l’évocation des tortures au
camp pour nous apprendre qu’en fait, elle est morte quand il avait neuf mois.
Il a été élevé par sa sœur aînée et une tante paternelle elle aussi décédée, le
père pourvoyant aux besoins de la famille depuis l’Allemagne.
Il précisera qu’il a eu
somme toute une enfance puis une jeunesse, heureuses, voire sans limites ;
l’interprète, de même origine que lui, ayant l’intuition de démêlés avec la
police de son pays, avant et après sa détention et les tortures ; il en
apportera la confirmation plus tard.
Je me forge peu à peu
une représentation d’un sujet chez qui le traumatisme extrême répète une
situation traumatique infantile qui s’origine dans le décès de la mère puis
quelques années plus tard dans celui de la tante ; l’absence de père
pendant l’enfance et la jeunesse semble problématique, il ne le voyait qu’à
l’occasion de ses retours annuels pendant les vacances ; le dernier retour
s’avérant fatal. L’image de la sœur aînée, substitut maternel, est polluée par
le conflit, car bien avant celui-ci, elle avait fait un mariage dit
«mixte », ayant épousé un homme d’une communauté devenue hostile à
C’est donc cette
incursion que je sollicite dans l’histoire de cet homme avant la situation
extrême qui me vaut de la part de l’interprète cet amical reproche de
«réduction psychiste ». Il n’est évidemment pas question pour moi de nier
que ce type de situation extrême produit un vécu d’impasse subjective, tant la
révolte est vaine, et qu’il n’y a pas d’objet de recours externe concevable.
Forcé dans une logique de la contrainte qui se répète, le sujet se sent
anéanti, mis hors humanité, délié du «contrat narcissique » (Piera
Aulagnier). Il est mis dans une espèce d’état d’exception paradoxal, «hors la
loi » ou du moins d’une loi qui ne serait pas partageable car elle n’est
que l’expression du principe de plaisir doublé de cruauté de la part des
bourreaux. La conséquence peut en être qu’au-delà de la perte de confiance en
l’autre, le sujet s’inscrive pour survivre dans une logique de désocialisation
où pourront dominer justement des conduites anti-sociales. Par ailleurs, la
figure de la castration en relation avec le sexuel peut être centrale (en
particulier chez cet homme des vécus et des plaintes de séparation du corps en
deux : au-dessus et en dessous de la taille) mais aussi celle (la
castration) qui concerne la limite inexorable imposée à l’homme que l’on veut
détruire alors qu’il veut vivre. Dans ce sens, il invoque souvent des
sensations de coupure où il ne sent plus le bas de son corps qui se dérobe mais
expose ainsi une coupure de soi-même où il n’est connecté qu’à la douleur
provoquée par les actes extrêmes qu’il a subis : n’être plus que cela au
détriment de l’ensemble de son expérience subjective. Bien évidemment c’est le
clivage qui vient s’imposer, non pas seulement celui qui le couperait du vécu
abominable de la torture que celui qui le couperait de l’expérience de
ses liens antérieurs. Le sujet n’est plus que sa douleur, accroché à elle comme
au bastingage d’un bateau pris dans la tempête, sidéré par la brûlure qui a
dévasté son estime de soi[3]. Mais
ce dont le sujet peut se cliver aussi, c’est en quoi le traumatisme extrême
vient obérer (forclore) les traumatismes antérieurs. Ce clivage, il peut le
transporter chez les soignants si ces derniers ne s’accrochent qu’à la
déflagration traumatique et en particulier dans les situations de demande
d’asile quand cette demande est portée et argumentée à partir de l’expérience
traumatique. Nous sommes confrontés alors, tant que nous ne sommes pas
identifiés comme différents des instructeurs de la demande d’asile, à des
sujets qui ne tentent pas de contrôler le retour interne des vécus de la
situation traumatique, voire qui l’alimentent comme le feu qui couve et qui ne
demande qu’à repartir. Nous pouvons alors nous retrouver liés à un paradoxe qui
est que cette figure de l’autre que nous serions sensés occuper soit sans arrêt
transpercée par le récit des atrocités subies, ligotés par le sujet dans une
position revendicatrice (légitime au demeurant) de demande de réparation par
l’acceptation de l’asile.
C’est là où la position
soignante devient complexe, tant elle doit être attentive dans le contexte
traumatique exposé à la subjectivité du sujet. Mais le peu que nous savons,
c'est que le sujet ne peut traiter seul l’impact traumatique extrême en
l’occurrence. Il doit passer pour ce faire, par un autre sujet et l’empathie de
cet autre sujet pour métaboliser cette expérience. Cette empathie qui peut
s’appuyer sur une sollicitude tempérée est ce qui permet l’accompagnement,
l’exploration, et l’éprouvé de ce que les sujets agressés n’ont pu supporter de
sentir dans la situation extrême elle-même. Cependant, je pense qu’au regard de
ces situations, une position particulière mérite d’être mobilisée. Avant de la préciser, je rappelle que la
violence de ces traumatismes intentionnellement produits par d’autres, porte
atteinte à la confiance fondamentale, aux processus de liaison et aux liens
intersubjectifs. Cette souffrance invalidante, cette «psychopathologie »
générée par la violence produit une rupture dans les échanges sociaux de tout
genre, voue à l’isolement, au silence, à la peur, voire à l’effroi. Elle
produit une effraction du pare-excitation et entame le pacte narcissique ;
par ailleurs, l’utilisation de la cruauté est majeure, voire réfléchie dans ses
moindres détails. Les sujets traumatisés sont donc soumis à une entreprise
délibérée de destruction de l’enveloppe psychique, par rupture des liens
permanents entretenus entre les faits psychiques et les univers référentiels.
Les sujets sont instrumentalisés et rejetés hors de l’humaine condition. Il me
semble alors qu’avec précaution, tact et discrétion, des relations d’alliance
sont à mobiliser pour faire vivre au sujet un début de re-solidarisation
citoyenne, d’appartenance commune à l’humanité. Ceci peut conduire le sujet
traumatisé à percevoir que le thérapeute partage à la fois quelque chose de la
situation traumatogène et une opinion commune sur l’intentionnalité de l’agresseur.
Ceci peut lui permettre de vérifier aussi que tout n’a pas été atteint par la
logique de l’effraction traumatique et qu’il peut, en tant que sujet, se relier
à un autre sujet semblable et différent sans que tous et tout soit soumis à
l’identification aux théories des persécuteurs. C’est là, où l’attention aux
événements d’ordre collectif qui ont produit ces situations traumatiques est
importante, comme les causes sociales et politiques, les phénomènes de déviance
ou de perte des normes qui les accompagnent. L’intérêt d’une telle position qui
doit être prudemment maniée est de remobiliser chez le sujet traumatisé dans un
premier temps, une sorte de violence féconde qui s’appuie sur le principe
vital, et dans un deuxième temps de vérifier que sa propre violence peut
s’exprimer sans qu’elle détruise le soignant. Cette dernière assertion est
fondamentale car elle peut conduire le sujet souffrant à protéger le soignant,
il n’est plus alors complètement pris dans l’expression totale de ce qu’il a
subi pour alimenter la demande d’asile comme une pure revendication
réparatrice. L’ensemble place le soignant dans une véritable position de
témoin, témoin d’appartenance retrouvée à l’humaine condition, et non pas
témoin qui exacerbe le témoignage jusqu’à en déposséder la victime.
Cependant, une telle
disposition soignante implique évidemment un réaménagement de la pratique
clinique habituelle. Le thérapeute en effet, n’est pas seulement en position
d’amener le sujet à subjectiver une expérience non intégrée, il lui faut penser
aussi avec ce dernier la manière dont il a été pensé et agi par son agresseur.
Nous sommes alors bien néanmoins centrés sur une pratique et une théorie du
soin qui s’appuient sur l’interaction. Samira est une jeune femme bosniaque que
je vais recevoir avec la même interprète un mois après son arrivée à Lyon avec
son mari. Elle inquiète les accueillants du centre de refuge où ils sont
hébergés, tant elle manifeste de la terreur quand elle croise des hommes. La
nuit, les hurlements qu’elle pousse, provoqués par ses cauchemars qui la
dressent sur son lit, réveillent les voisins qui s’en plaignent. Ces
manifestations paroxystiques sont probablement amplifiées par les procédures de
récit que mobilise la demande d’asile et la situation de «familière et
inquiétante étrangeté » occasionnée
par l’hébergement collectif regroupant des communautés de réfugiés.
Elle a vingt trois ans
maintenant. La décision de s’exiler s’est précipitée dix ans après la fin du
conflit (les accords de Dayton mettant fin au conflit datent de 1995), alors
que la maison qu’elle avait finie par occuper avec sa famille dans sa bourgade
natale de Bosnie devait être rendue à une famille serbe. Leur propre maison à
quelques centaines de mètres ayant été brûlée par les milices serbes lors du
conflit. A cette époque, jetée à la rue par l’incendie, sa famille fut
rassemblée avec d’autres par les agresseurs et amenée dans un centre de
détention. Là, alors qu’elle a une dizaine d’années, elle est violée devant
toute la communauté. Un de ses frères aînés qui tentait de la soustraire de
l’agression est décapité sur-le-champ. J’entends immédiatement l’immense
culpabilité qu’elle doit éprouver dans sa conscience de survivante paradoxale.
Cependant cette précision factuelle tragique ne viendra qu’après plusieurs
séances où j’accepte de recevoir de manière répétitive ses éprouvés d’angoisse
à la vue des hommes du foyer d’accueil. Ces derniers réapparaissent la nuit
dans ses cauchemars en grandeur disproportionnée. Elle parle de géants agresseurs
à figure monstrueuse qui l’entourent en vociférant, sorte de
«fantômes dans la chambre d’enfant » qui font surgir des terreurs
d’anéantissement, d’écartèlement et d’effondrement. Je les entends comme des
traces internes d’une situation extrême qu’elle ne peut contrôler et qui
envahissent autant sa vie diurne que nocturne. Ce sont évidemment des rêves
traumatiques[4].
Psychiquement épuisée, somatiquement défaite par des douleurs importantes aux
vertèbres cervicales, elle me fait craindre une possible décompensation que la
nécessité du récit pour la demande d’asile pourrait précipiter. Aussi vais-je
maintenir pendant plusieurs séances un écart de non immédiateté de la
communication de la situation traumatique, voire une certaine opacité jusqu’à
lui formuler une hypothèse ayant valeur de proposition d’alliance. Je me risque
à lui dire que je la pense sous emprise d’hommes ayant commis sur elle des
actes hors de la communauté humaine… contre nature humaine… et que ce négatif
radical la hante au point qu’ils continuent à avoir prise sur elle ! Je
crois avoir ajouté des mots au sujet de leur triomphe omnipotent, sans limites.
Cette formulation va
l’effondrer en pleurs, mais lui permet d’évoquer une sorte de honte extrême
ressentie dans son environnement en Bosnie, honte qui l’aurait poussée à
partir, après qu’elle se soit mariée à un jeune coreligionnaire qu’elle dit
aimer profondément, tout en le maintenant à distance sur le plan des rapprochés
sexuels décrivant une phobie du contact et une vie pulsionnelle neutralisée.
Pour ma part, j’étais jusqu’alors assez décontenancé par une apparente froideur
opératoire qui me faisait penser à un enfant «élevé à la dure » de manière
un peu frustre, jusqu’à ce que je lui livre mon hypothèse sur ce qu’elle aurait
subi. Vint alors le temps du récit des scènes traumatiques, soutenu sur le plan
émotionnel par l’interprète de même origine qu’elle, lui proposant ainsi une
espèce de «côte à côte » psychique que j’eus besoin d’accompagner parfois
en me déplaçant aussi de la position de face à face pour lui tenir
l’avant-bras. Ce double étayage corporel m’apparut cependant nécessaire pour
soutenir ce dont cette jeune femme avait besoin pour se tourner vers les autres
et tenter de partager le vécu de la situation traumatique. Nous pûmes ainsi
l’accompagner en l’aidant à maintenir des zones de tact, de discrétion sur
l’extrême brutalité des événements afin de se préserver d’un éventuel
envahissement et de préserver aussi chez elle la manière dont elle avait
probablement cherché à se soigner elle-même en se mariant par exemple,
contractant une union qui apparaissait comme blanche sur le plan sexuel.
Ma constante
préoccupation dans ce genre de situation est de ne pas «faire dire », le
soignant pouvant être identifié par le sujet traumatisé comme un agresseur
potentiel ; le simple fait de poser des questions, ou même d’interpréter
pouvant être vécu comme une manipulation mentale propre à l’agresseur. Il faut
donc se garder de forcer à parler…tant notamment le réel sidérant qui s’impose
peut faire penser que les personnes traumatisées restent sous influence.
La question de la
position du clinicien se pose donc au regard de cette influence, la fonction
clinique doit prendre valeur d’enveloppe psychique, le clinicien devenant
porte-parole du « holding » (portage psychique) et du «
handling (portage corporel). J’ajoute que lorsque la relation avec l’interprète
fonctionne bien (ce qui est le cas dans cet exemple), elle introduit un
mouvement positif d’objectalisation dans cette parole adressée pour un autre
(le soignant) à un quasi même ( l’interprète). L’interprète a par ailleurs une
fonction médiatrice, il peut être porteur du contexte culturel, social,
politique du sujet, porteur d’un implicite qui permet à ce dernier de revivre
un lien phatique, source éventuelle d’un attachement retrouvé. Cet attachement
dans l’alliance qu’il mobilise peut dépolluer le sujet de l’idée qu’il se
serait faite comme quoi le contexte culturel dont il est issu est globalement
contaminé par la cruauté. Il est vrai a contrario
que l’interprète peut être perçu comme étant éventuellement aussi du même
monde que les agresseurs, et entretenir durablement chez les sujets traumatisés
des vécus de méfiance et de persécution.
Le soignant doit sentir
cela assez finement, d’autant qu’il est amené à intervenir dans une situation
qui a son histoire, et s’il est vrai que le contexte social et politique de la
situation traumatique va se livrer rapidement, ce qui est de l’ordre de
l’histoire du sujet demande à être mobilisé à son rythme. Chaque sujet pris au
même titre que d’autres dans une même situation extrême va avoir une manière
particulière de réagir. Il va la ressentir de manière personnelle et il faut
être attentif au fait que l’explication politique et sociale ne recouvre pas son
propre ressenti. Il va par ailleurs organiser sa propre stratégie de survie,
selon une « logique » qui découle de la manière dont il s’est
construit jusque là. Il sent « du dedans » ce qu’il a vécu, alors
même que la détresse dans laquelle il se trouve peut nous faire penser qu’il
est dans une impasse. Gardons-nous donc de proposer nos solutions, celles que
notre savoir et nos théories du soin imposeraient, le risque étant de soumettre
passivement le sujet à nos idéaux. En outre, ce genre de traumatisme est
tellement « impensable » que seule l’attention accordée à
l’expérience (psychique) permet d’en rendre compte.
En fait, confortons-nous
dans l’idée que ce que nous apportons de plus précieux au sujet, c’est la
possibilité de ne plus être seul face à ce qu’il éprouve. L’homme que
j’évoquais au début me disait bien que ce n’était pas de médicaments dont il
avait besoin, mais de me voir plus souvent. Je l’ai compris comme la
reconnaissance d’une situation pouvant l’aider à trouver un sens possible à son
extrême souffrance mais aussi lui rendre une humanité de base. Reprend-il
contact avec lui-même, avec son histoire infantile par exemple, même si cette
histoire que je sollicite est douloureuse, il est trop tôt pour le dire ?
Il faut toujours s’attendre cependant à être mis dans une place de persécuteur.
Samira, quant à elle, au décours des séances où elle évoque la scène
traumatique, nous apporte un rêve nouveau qui se répétera. Elle donne naissance
à un bébé dont elle dit qu’il est protégé par ses parents. Quand je lui demande
comment elle l’interprète, c’est comme si, dit-elle, elle recouvrait une
position de femme (adulte précise-t-elle) ; pour ma part, je pense qu’elle
commence à balbutier un travail psychique de transformation intérieur, comme un
processus réparateur. Nous l’avons ressenti aussi avec l’interprète comme un
cadeau qu’elle offrait au couple soignant de même âge que ses parents, comme un
partage d’une expérience subjective qui pouvait commencer à se re-symboliser. A
quelles conditions cela est-il possible ? Probablement qu’à partir de
cette position de témoin empathique que j’ai occupé[5],
étayée par le contact consolant de l’interprète, elle a pu s’autoriser à mettre
en mots, mettre en récit ce que l’expérience extrême avait sidéré…en précisant
que c’était la première fois qu’elle en parlait. En d’autres termes, elle peut
commencer à re-habiter son être, se re-situer dans son histoire, d’avant et
d’après la situation extrême, mais plus tout à fait dans une coupure dont la béance n’était jamais
cicatrisable. Un traumatisme est-il jamais cicatrisable d’ailleurs ?
L’enjeu psychique de la survie qui en découle passe probablement par le recours
à d’autres raisons de vivre, sans annuler la blessure.
La clinique des
demandeurs d’asile est particulière ; souvent le temps est compté, tant
ils risquent à tout moment d’être renvoyés d’où ils viennent. Cette
particularité du temps fait que cet autre récit qui leur est demandé pour
établir la validité de leur demande d’asile peut faire flamber les symptômes de
la souffrance psychique. Le corps fait signe à défaut de faire sens, la
souffrance les rend malades et peut donner l’impression parfois d’une
pathologie psychiatrique gravissime non contextualisable par des accueillants
et des intervenants non préparés, non habitués à de telles manifestations. Le
risque est d’en envoyer l’origine au seul événement traumatique et de croire
que la seule revendication de réparation est suffisante pour lever l’impact de
la scène traumatogène. C’est le biais qu’emprunte la victimologie quand elle
suppose que la réparation permet de mieux supporter le préjudice subi, d’en
atténuer le malheur. Le travail psychique est d’un autre ordre, il tend vers
une transformation intérieure qui s’apparente au deuil comme processus réparateur
pour revenir à la vie et vivre avec sa blessure. C’est dire que c’est la
capacité de vivre qui est mise à l’épreuve, malgré tout ce qui a été brisé en
soi, en remobilisant ce qu’il y a de véritablement humain en soi. Dans ces
situations extrêmes, la demande d’asile, est évidemment politique. Ces
personnes projettent plus ou moins confusément dans l’octroi de l’asile une
certaine façon de leur rendre justice et une manière de les restaurer
socialement. C’est comme une chance qui leur est offerte de re-vivre dans un
autre contexte qu’elles idéalisent comme non persécuteur. Toutefois, si l’œuvre
de justice est fondamentale, accompagnée d’un travail de restauration sociale,
le travail du clinicien, en tant qu’il ouvre au partage d’une expérience
subjective agit justement là où le sujet a été expulsé de l’humaine condition.
Mars
2005
[1] -
Psychologue clinicien
- Psychothérapeute à Santé Mentale et
Communautés Villeurbanne
- Membre de la consultation de Médecins du
Monde pour les demandeurs d’asile Lyon
- Président d’Appartenances Lyon
[2] Pendant le conflit en ex-Yougoslavie, de 1992
à 1997, j’ai travaillé comme co-superviseur de dispositifs de soutien
psychologique aux réfugiés croates et bosniaques sur la côte dalmate dans un
premier temps, puis à Sarajevo. En 1999, une nouvelle flambée du conflit éclate
au Kosovo. Le même type de dispositif va être mis en place en Albanie pour les
réfugiés kosovars. J’ai donc fait une quarantaine d’allers- retours dans cette
région. (voir Francis Maqueda 1998 «carnets d’un psy dans l’humanitaire.
Paysages de l’autre ». Erès. Ramonville St Agne. Prix Psychologie 1998)
[3] A
ce sujet, on peut en observer des traces étonnantes, par exemple, dans
d’éventuelles manifestations de tics post-traumatiques, sorte d’agitation
désordonnée et rapide du corps, accompagnée parfois de borborygmes injurieux
qui donnent l’impression que le sujet est réduit à l’état d’animal blessé. Cf
le cas exposé dans mon article de cette jeune malienne «L’accès aux soins
psychiques pour les demandeurs d’asile. Position soignante, position
citoyenne ». L’Autre. cliniques, cultures et sociétés 2005. Vol.6, n°1,
111-124
[4] Je
me fais l’hypothèse que ces rêves sont des reproductions à l’identique d’une
scène d’horreur déjà vécue, scène dont elle tait l’issue. Ces géants sont
proportionnellement des adultes pour un enfant, il n’y a pas vraiment de
symbolisation, de travail de transformation propre au rêve.
[5] Dans
ces situations, le thérapeute est «porteur d’affects », d’autant qu’il a
été dans la position de recevoir la parole souvent violente des sujets
traumatisés. Derrière l’indifférence parfois décrite de ces derniers (que
j’ai qualifiée précédemment « d’apparente froideur opératoire ») se
cache en fait une hyper attention à l’autre qui guetterait les affects
provoqués par leur histoire. C’est une manière de vérifier l’effet de l’horreur
provoquée par leur récit.