Blandine Bruyère
Psychologue clinicienne
Co-fondratrice d’Appartenances, Lyon
Le
demandeur d’asile : objet du tortionnaire, sujet du travail
psychothérapique
La
demande d’asile est régie par la convention de Genève et par le préambule de la
constitution de la République. Ces textes rappellent que les personnes
craignant avec raison d’être persécutées du fait de leurs appartenances peuvent
bénéficier de la protection de la France, si elles ne peuvent être protégées
par leur État. De fait, la plupart des demandeurs d’asile politique accueillis
arrivent de pays dans lesquels l’État est reconnu comme agresseur ou ne pouvant
assurer la protection de ses sujets ; ce rappel nous permet d’interroger
d’emblée la place de la parole comme manifestation de la crainte de persécution
et ce que nous pouvons, en tant que psychologue, en entendre, au-delà de la
dimension socio-politique très contextuelle, comme nous le montrent les
décisions du ministère de l’Intérieur.
L’État,
garant de la cohésion sociale, est défaillant ; la
« Mère-patrie » n’est plus suffisamment bonne. Le groupe constitué
par cette mère-environnante (L. Bleger, 1987) ne fonctionne plus qu’en
référence aux parts psychotiques qui la composent.
Dans la
réalité socio-politique, les attaques de ces États envers leur peuple sont
perpétrées notamment contre la liberté de penser et les appartenances.
Dans la
rencontre psychologique avec les réfugiés, les différences de références
culturelles et linguistiques, de systèmes de croyance, mais aussi les
représentations du soin, sont apparemment autant d’obstacles. L’obstacle le
plus important est sans doute constitué par la grande méfiance quant à une
situation de relation duelle, d’intimité. Cette méfiance singulière est
consécutive au vécu dans la relation duelle bourreau/victime. Chaque
face-à-face est ressenti comme une confrontation, un interrogatoire.
L’histoire de Sébastien
Sébastien
est francophone, il est originaire du nord du Togo. âgé de trente ans, marié et sans enfant, il est arrivé seul
en France six mois avant notre première rencontre. La prudence qu’il me
signifiera à certains moments de la prise en charge seront, en ce qui le
concerne, amoindrie par la détresse qui l’envahit.
Il
m’est adressé en consultation spécifique pour les demandeurs d’asile et
réfugiés par le centre d’accueil de demandeurs d’asile (cada) dans lequel il est hébergé. Il se présente très
déprimé, disant ne plus en pouvoir de cette situation d’attente qu’il vit
remplie de cauchemars, de peurs incessantes, voulant en finir avec cette vie.
J’apprendrai au cours de cet entretien que sa femme a été tuée par les
militaires après maintes violences, alors qu’elle était enceinte et que lui se
trouvait en prison pour avoir servi de « livreur de tracts » contre
le pouvoir en place. Sébastien évoque ensuite la succession d’humiliations et
de tortures qu’il a subies pendant sa détention, manifestant une impression
d’irréalité d’avoir été à ce point l’objet de dégradations par un autre, mais
aussi un semblable, puisque son tortionnaire le plus régulier était un ami
d’enfance. Les violences qu’il énonce consistent notamment en une inversion des
contenus entre ce qui sort ou doit être hors du corps réel et ce qui entre ou
est à l’intérieur, mais aussi en une attaque constante des contenants.
Sébastien
décrit tout cela sur un mode opératoire, assez désaffectivé, mais avec une
sorte de questionnement constant sur la réalité de ce qu’il a vécu, comme pour
tester à la fois ma solidité psychique et être rassuré sur sa santé
mentale ; il craint avoir imaginé tout cela, il a l’impression de
devenir « fou » tellement les images, les douleurs séquellaires
sont vivaces et réelles. J’éprouve en face de lui toute l’horreur de ce qu’on
lui inflige, car le récit de sa torture est au présent dans l’entretien, il me
l’inflige par son histoire. Je prends alors un peu la mesure de la position
nécessaire du bourreau pour agir, mais aussi l’impossible fuite de cette
emprise de l’horreur que Sébastien a ressentie. Je nomme l’extrême violence, je
verbalise la terreur et l’horreur, bref, j’essaie de survivre à la sidération.
La
séance se termine par la mise en place d’un suivi régulier de semaine en
semaine, même jour, même heure. Devant le chaos et l’arbitraire que vient de
déposer Sébastien, j’éprouve le besoin presque immédiat d’assurer de la
régularité.
Les
différents moments de l’emprisonnement de Sébastien reviendront par bribes dans
les entretiens suivants, souvent accompagnés de plaintes somatiques, comme un
aller-retour incessant entre le corps et les images traumatiques, essayant de
trouver une position psychique plus confortable, et pouvant faire sens, de
rendre « pensable l’impensable ». Il m’interroge pour savoir comment
s’y prendre pour mettre à distance, apaiser son mal. Je l’invite en retour à se
souvenir de ce que lui proposait sa mère, sa grand-mère pour le soulager d’un
mal, tentant de faire appel à ses ressources internes, à ce qui n’aurait pas
été atteint par la torture, d’une intériorisation des acquis psychiques. On
tente ensemble de retrouver dans sa mémoire l’avant torture, les réponses de
soins cohérentes avec ses références culturelles. Ce travail de maïeutique va
petit à petit faire son œuvre de tissage du lien et de mémoire. Au fil des
séances et des mois, Sébastien gagne en confiance dans cet espace qu’il
s’approprie, commence à reprendre contact avec les choses de sa vie qui font
sens pour lui, accéder au travail de deuil.
On
repère le plus souvent que les actes de violences organisées sont
méthodiquement dirigés contre ce qui permet habituellement de se sentir avoir
une place dans le groupe, de faire du
lien, d’accéder à la création et à la symbolisation. En somme, ce sont surtout
les espaces intermédiaires qui sont atteints. L’effraction de la terreur vécue
vient toucher au cœur la transitionalité.
L’effroi,
la sidération présentée ou transmise (dans la rencontre avec Sébastien) par les
personnes victimes de violences d’État interroge le principe de collusion entre
fantasmes intrinsèques à toutes vies psychiques et réalité des violences
extrêmes venant montrer un « agi » de la violence fondamentale. La
torture est d’autant plus redoutable qu’elle atteint les fondements mêmes de la
vie psychique, du côté des processus de différenciation. Elle atteint les
limites de la pensée, du corps, impose la transgression des interdits et
nivelle vers l’universalité du pulsionnel, détruisant les processus de
transitionalité, les contenants culturels.
Sébastien
ne savait plus ce qu’il devait ou pouvait manger, ses excréments ayant en
partie constitué ses repas pendant son emprisonnement, ou comment aborder
quelqu’un dans la rue pour lui demander son chemin, sans qu’il prenne le risque
d’être agressé ou agresseur…
Reconstruire les étayages internes et
externes mis à mal…
Accueillir
dans nos consultations un réfugié – nous pourrions certainement dire la même
chose pour chaque nouvelle rencontre avec n’importe quel patient –, c’est tout
d’abord accueillir un étranger, lui faire une place en nous, avec tout ce qu’il
peut avoir d’inquiétant en raison de sa proximité et de son étrangeté réelle et
psychique (référence linguistique et culturelle, notamment). C’est un être
étrange aussi par son vécu, car « réfugié » signifie être victime de
répression, de violence d’État, du fait de ses appartenances et de ses affiliations.
Il est porteur de l’horreur qu’il a subie, celle qui sidère par son apparente
inhumanité. Ce sujet « à reconstruire » suggère un sens nouveau pour
les notions d’angoisse de castration, de morcellement, de vide, de persécution…
Elles ont pris pour lui un sens de réalité externe, elles ne sont plus des
fantasmes ou même une réalité interne. Ces angoisses que nous rencontrons plus
fréquemment chez le sujet psychotique ont une histoire différente pour les
victimes de violence d’État ; elles ont un fondement dans le réel, elles
ont été agies à travers les méthodes des tortionnaires.
Un
exilé ne vit plus dans son contexte socioculturel et « psychique »,
il se vit comme n’ayant plus d’étayage
externe. Le bain familial et culturel est à distance géographique, la rupture a
été, elle aussi, violente. La culpabilité de survivre alors que les siens
vivent encore « avec le risque de… » se manifeste notamment à travers
les écueils du conflit de loyauté dans le long travail psychothérapique.
Sébastien expérimentait les va-et-vient entre ce que je, nous, on pouvait
attendre de lui, et ce que lui pouvait mettre en place ou solliciter pour lui.
Ses
étayages internes ont été assez violemment ébranlés pour qu’il ne puisse pas
penser seul y faire appel, s’y référer sans risque de retour du trauma. Se
souvenir, c’est alors, comme pour Sébastien, prendre le risque encore et encore
de revivre la torture. Essayer de se penser comme s’originant dans l’exil est
un moyen de ne pas souffrir du vécu pas encore devenu souvenir, mais il coupe
de la possibilité de faire appel aux ressources internes.
Il vit
dans un pays d’accueil, dont il ne comprend pas toujours les codes et modalités
de relation aux autres. Cette première rencontre avec une terre d’asile (venant
après ce vécu de violence) demande souvent une réorganisation de la vie
intrapsychique et intersubjective importante. Sébastien me demandera beaucoup
de lui « expliquer comment ça marche ici ! ».
Ainsi,
les manifestations de ces atteintes sont multiples et variées. Les plaintes
somatiques (céphalées, hypo ou hypertension, tensions musculaires plus ou moins
invalidantes), les difficultés de sommeil et une incompréhension de ce qui se
passe en soi, accompagnés de vécus qui nous semblent parfois délirants, sont
autant d’indicateurs de la souffrance de ces personnes qui ont subi ces
expériences, mais aussi de leurs fragilités.
Ce type
de vécu représente un non-sens pour les sujets. Tout ce qu’ils ressentent,
vivent et pensent leur est inhabituel. Ils ne se comprennent plus, ne se
reconnaissent plus. Les modèles de leur vie d’avant ne semblent plus pouvoir
exister. Il arrive régulièrement qu’ils se présentent à nous, qu’ils commencent
leur histoire comme s’originant dans cette expérience.
Le
psychologue intervenant auprès de personnes réfugiées rencontre donc des
individus extrêmement fragilisés par l’horreur de ce qu’ils ont vécu, mis à mal
dans leur place de sujet et encore sous influence de leur vécu d’objet. Les
pratiques de tortures agissent comme déformation et/ou perversion des représentations
des fonctions psychiques et corporelles de chaque partie touchée. Les vécus de
morcellement, de castration sont fréquents, nous l’avons dit. La confusion des
limites dedans/dehors, l’interrogation de ce qui fait cadre, l’absence de
désir, mais aussi la difficulté à satisfaire les besoins sont également les
conséquences les plus repérables chez les victimes de violence
institutionnalisée.
Après
cet état des lieux, nous pouvons constater que les restes (« noyaux
narcissiques primaires » non atteints par les méthodes de la répression)
sont d’ordre archaïque et que c’est ce sur quoi, ensemble, nous devons nous
appuyer pour tenter l’élaboration, pour tenter de refaire du lien, de réparer
les contenants et contenus.
Chacune
des victimes de violence extrême se trouveraient ainsi réduite à ce que nous
pourrions appeler sa « part d’universel », dépouillée de son
contexte, de ses étayages, de ses cadres externes et avec un cadre interne
défaillant.
Un dispositif pour élaborer l’expérience
traumatique
Le dispositif
proposé pour permettre d’établir une relation de confiance suffisamment bonne
doit tenir compte de l’ensemble des paramètres de la réalité vécue. Le temps
nécessaire à l’établissement d’une relation thérapeutique est à la mesure de la
persécution subie. La position du psychologue est régulièrement interrogée. Sa
neutralité bienveillante est tantôt considérée comme étant une alliance à
la cause de la victime, tantôt une position de « bourreau-voyeur ».
Pointer ces mouvements au cours de la prise en charge permet d’opérer une
scission entre ce qui est le fait du tortionnaire et ce qui est du fait des
tentatives de mouvements défensifs de la victime-objet.
Le
dé-nouage de la chronologie des événements et de l’histoire du sujet, rendu
compact par le vécu traumatique, rend repérable par la personne les restes
narcissiques, les ressources auxquelles elle peut faire appel. Elle peut ainsi
ébaucher le rétablissement de mécanismes de défenses aussi commun que l’oubli,
l’expression d’agressivité ou de colère, mais, surtout, la personne peut
identifier l’agresseur comme étant en dehors d’elle.
La
confusion induite par la torture entre ce qui est infligé par un autre et ce
qui relève de l’impuissance de la victime à réagir, l’amène à penser qu’elle a
contribué à sa déchéance.
Il est
alors nécessaire de reposer les éléments de l’histoire du sujet dans leur
contexte. De ce travail préalable et souvent indispensable peut naître
l’élaboration de l’expérience traumatique. Les limites physiques, psychiques et
sociales retrouvent alors leur sens. Vient ensuite un long et laborieux travail
de deuil lié à l’exil et touchant aux pertes subies, tant physiques que
psychiques, familiales et sociales.
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