Les réfugiés à la rencontre du psychologue, un espace entre deux

 

Les premières questions que nous pourrions-nous poser sont : qui est à la rencontre de l’autre ? Et qu’est-ce que cet espace entre-deux ?

 

Pour mieux saisir la pertinence de ces questions dans ce contexte il me semble indispensable de préciser de quoi on parle.

Dans la représentation sociale, mais parfois aussi inconsciente, un réfugié est avant tout un étranger, avec tout ce qu’il a d’inquiétant dans sa proximité et son étrangeté (langue, culture ). C’est un étranger aussi par son vécu car réfugié signifie victime de répression, de violence d’état du fait de ses appartenances et affiliations. Il donne un sens différent aux termes d’angoisse de castration, de morcellement, de persécution…C’est un exilé, quelqu’un qui ne vit plus dans son contexte socioculturel et «psychique », qui n’a plus d’étayage externe, et à qui il ne reste que peu d’étayage interne auquel se référer sans risque. Il vit dans un pays d’accueil, dont il ne comprend pas toujours les codes et modalités de relations aux autres. Cette première rencontre avec une terre d’asile, après un vécu d’agression souvent très important par un autre et semblable demande souvent une réorganisation intrapsychique et intersubjective importante.

 

Nous devons donc d'abord considérer la représentation qu'a le demandeur d'asile du psychologue et la place accorder à la vie psychique dans chacune des cultures rencontrées, mais surtout, quelles en sont les théories. Toute région du monde possède sa propre théorie de l'âme, de l'inconscient. Il est donc prudent de ne pas plaquer des théories, des modes de pensées, sans en considérer la valeur et les répercussions possibles justement en fonction du contexte.

 

Rencontrer des demandeurs d'asile, c’est accepter de se laisser enseigner par eux de leurs propres ressources, de leurs systèmes de références… Ce faisant, se met en place une culture, un langage commun nous permettant de nous entendre sur les similitudes et différences entre l’içi et maintenant et l’avant là-bas…

 

Nous sommes alors convoqués à une place autour de laquelle nous pourrons nous comprendre sur la fonction du psy, et le travail psychique.

 

Ce travail ne se fait pas sans difficultés, si l’on considère la méfiance des demandeurs d'asile dans la rencontre, ramenant à un moment ou a un autre la possibilité que son interlocuteur se retourne en bourreau (situation de face à face, neutralité bienveillante…).

 

Un des éléments fondamentaux permettant la compréhension est le passage par la langue maternelle. Cette langue  représente, nous le savons, le contexte de constitution de l’espace psychique, les éprouvés, les affects…Elle est devenue, dans la violence d’états, celle des agresseurs, de la dépersonnalisation.

En faisant appel à des interprètes, véritable passeur de mots et de maux, nous introduisons un tiers «média », tiers qui tour à tour est du coté du patient ou du coté du psy.

 

 

 

 

 

Comment penser le dispositif de la rencontre lorsque thérapeute et patient ne parlent pas la même langue ?

 

La langue est un média, rendant possible la communication de pensées, de l’un vers l’autre. Cependant, la langue ne véhicule pas seulement des informations.

Elle est un bain de paroles, de sonorités, de mélodies, de rythmiques, dans lequel nous avons été immergés avant même d’en comprendre le sens. Ainsi, un nourrisson, venant de naître, a déjà des traces mnésiques de l’atmosphère sonore dans laquelle sa mère a vécu.

Par la suite, la langue devient maternelle ; elle fait tiers et inaugure la fin de la fusion d’avec la mère. La parole, par le canal de la langue, inscrit l’enfant dans la temporalité, l’historicité.

La langue signe l’appartenance à une communauté et la découverte de l’altérité propre à chacun. Chacun s’approprie la langue de manière singulière, en fonction de ses appartenances tant familiale que sociale. La langue incarne une expérience de vie et détermine la façon dont nous percevons le monde. Elle est liée à notre sentiment d’identité.

 

L’attachement à la langue première relève de cet attachement à la mère, et à son environnement, dans lequel la personne  a puisé les identifications qui l’ont construite. De fait, l’investissement d’une deuxième langue est différent. La langue maternelle reste la langue des affects alors que la deuxième langue est investie sur un registre plus intellectualisé. Nous repérons ce phénomène, lors d’entretiens bilingues, chargés d’émotions. Ainsi, lorsque des émotions trop fortes submergent la personne, c’est dans la langue maternelle qu’elles seront nommées. Le processus secondaire de traduction n’opère plus. Il faut que ça sorte ! C’est impérieux !

S’entendre parler une autre langue, ne se fait pas sans un certain sentiment d’étrangeté. L’intonation et la voix changent. Seul l’accent reste familier.

 

La personne, qui ne comprend pas la langue de l’autre, est confrontée à des séries de signifiants énigmatiques. Il essaie d’en comprendre le sens à travers les mimiques, les gestes de l’interlocuteur. La personne s’accroche à la mélodie de la voix et aux expressions de visage pour connoter le discours. L’interlocuteur est-il triste ? Joyeux ? En colère ?

La personne est en présence de perceptions, sensations brutes en attente de représentations ; situation qui n’est pas sans rappeler le nourrisson confronté à ce que Bion appelle des éléments Beta, non encore symbolisés. L’imaginaire se déploie mais sans butée. Le doute s’installe. La sécurité de base, qui permet à tout un chacun  de dormir tranquille sur ses deux oreilles, n’est plus garantie.

Cette absence de compréhension de la langue favorise les vécus paranoïdes. Prenons un exemple : dans la rue, nous circulons en toute tranquillité, pris dans un bain de langue familier. Surgis des mots incompréhensibles ! Instinctivement, nous nous retournons pour voir ce qui se passe. Les interrogations surgissent : est-ce que le message nous est adressé ? Est-ce dangereux, menaçant ? On cherche à comprendre le contexte, les circonstances qui ont produit ces vocalises.

La personne se trouve désorientée, en manque de repères pour décoder le message transmis ; d’autant plus que les intonations, la rythmicité est propre à chaque langue, à chaque culture.

Ces particularités culturelles ne sont pas sans incidence sur nos interprétations. Ainsi, en écoutant le ton d’une jeune femme russe, avant la traduction de l’interprète, je m’imaginais une situation joyeuse alors qu’elle évoquait un épisode de sa vie triste. Si on s’en tient à un discours psychologique, j’aurais pu parler de discordance sans tenir compte de la rythmicité de la langue russe qui est différente.

 

Rester sans voix ; les mots sont là mais rien ne sert de les employer. Sans langue, privé de parole, l’expression de la souffrance passe par le corps. On assiste à une régression, à une inscription  sur le corps. Nombreuses sont les plaintes somatiques : mal de tête, mal au dos…

Cette difficulté à se faire entendre et comprendre est vécue différemment par chacun. Quoiqu’il en soit, l’image que la personne a d’elle-même, se modifie. Certains ont l’impression de «devenir bête » puisque l’interlocuteur ne les comprend pas. Il y a confusion entre l’intelligence restée intacte et la médiation de la langue qui manque.

Certains adultes supportent mal cette situation, qui génère un sentiment d’impuissance et les renvoie à une position infantile. Ce d’autant plus que les enfants maîtrisent plus rapidement la nouvelle langue et sont parfois plus à même de décoder certaines situations. Cet état de fait bouscule les places et rôles dans la famille ; les enfants devenant "les parents des parents".

D’autres vivent cette situation avec un important sentiment de frustration de ne pas pouvoir se faire connaître. Ils ont l’impression que leur identité se rétrécit à ce qu’ils peuvent exprimer en français.

Seul l’espace familial offre une communication qui va de soi. Cela engendre parfois un repli narcissique à l’intérieur du noyau familial d’autant plus que l’extérieur, l’espace social, a déjà été vécu comme dangereux, du fait des persécutions.

 

Le psychologue travaille à partir des mots, de la parole d’un sujet, révélateurs de désir, et fantasmes inconscients. A partir du sens manifeste du discours, le psychologue cherche, avec le sujet, le sens latent de ce qui est vécu, éprouvé. Il s’effectue donc un premier travail de traduction, d’interprétation d’un niveau de sens secondarisé à un niveau de sens primaire. Quelle place peut occuper un interprète dans un tel dispositif ?

La présence d’un interprète instaure une position méthodologique particulière. Le psychologue accepte de se décentrer de ses positions théoriques pour, dans un premier temps, écouter l’autre dans ses conceptions de la souffrance et ses représentations du soin. Les codes culturels à mon sens, participent des processus de secondarisation du sens latent. Par conséquent, la recherche de sens entre psychologue et sujet passe par la prise en compte des deux cultures ; de leurs ressemblances, de leurs différences…

 

Dans un premier temps, ce dispositif permet d’apaiser les fantasmes d’empiètement, d’englobement d’une culture par une autre.

Mais la langue ne suffit pas. Il est essentiel que le réfugié se sente en confiance avec l’interprète. Lors de la prise de contact, un temps d’approche est nécessaire. L’interprète décline son identité, son appartenance géographique, communautaire, ethnique, religieuse… Le réfugié peut ainsi situer l’interprète comme un ennemi potentiel, un ami potentiel… C’est à partir de là que les processus d’identification pourront opérer et permettre le développement de la relation soignante.

 

L’interprète est celui qui traduit et transmet un message mais que symbolise-t-il ?

 

Pour les personnes, ayant subi des tortures, la présence de l’interprète comme tiers peut être importante. La torture, avec la recherche de l’aveu, fait effraction dans l’espace intime du sujet. Le for intérieur vole en éclats. Toute situation de savoir peut renvoyer à cette situation intrusive où le sujet s’est senti transparent.

L’interprète, comme tiers, peut jouer un rôle de pare-excitation ; une interface entre le dedans/familier/rassurant et le dehors/étranger/menaçant. Ainsi, les mots n’atteignent pas le sujet en première ligne. Au vu de la réaction de l’interprète, le réfugié a une première appréhension du contenu du discours. L’interprète symbolise le trait d’union entre deux espaces juxtaposés. Il permet petit à petit la réappropriation d’une enveloppe contenante.

L’interprète rend la rencontre possible en médiatisant la différence. Il est avant tout un espace intermédiaire, transitionnel à la fois pour le réfugié et pour le thérapeute. L’interprète symbolise le semblable et le différent pour chacun d’eux.          

Un trilogue s’instaure : l’interprète se fait l’écho, tour à tour, du réfugié et du thérapeute. Les mots de l’un et de l’autre résonnent en lui. Une première transformation s’opère dans la transmission que fait l’interprète du sens et des affects portés par les mots du patient. Travailler avec un interprète interroge l’écart entre représentation de chose et représentation de mot. Faire appel aux connotations singulières portées par  les mots, devient essentiel.

Ce passage par l’interprète peut être perçu comme une distorsion, un biais dans l’écoute de l’autre, puisqu’une subjectivité tierce vient se loger entre le réfugié et le psychologue. Cependant, parler d’une première métabolisation nécessaire pour accéder au sens latent, me semble plus créateur, plus moteur. Le psychologue accepte de perdre une partie du sens qu’il aurait pu idéalement mettre sur l’énoncé premier du réfugié, qui, quoiqu’il en soit, aurait été limité par la connaissance partielle du français.

L’interprète porte à la fois le Je et le Il du réfugié : premièrement dans la traduction, secondairement dans la reprise des énoncés. Secondairement, l’interprète occupe la position de médiateur culturel éclairant les signifiants restés énigmatiques. On pourrait dire qu’il assure ainsi la fonction Alpha de Bion. Il éclaire les sous-entendus, les implicites, contenus dans toute culture («chez moi, lorsqu’une personne dit cela, on pense cela… »). Il y a un mouvement d’identification puis de décentration.

 

L’interprète symbolise l’aménagement possible entre deux contextes : culturels mais aussi temporels, entre un avant et un après.

Arriver, vivre dans une société porteuse d’une culture différente, n’est pas sans interroger sur les adaptations à fournir, les changements à opérer. De par son parcours semblable à celui du réfugié, l’interprète médiatise les angoisses schizo-paranoïdes et peut être un garde-fou contre les tendances à développer une position en faux-self. Le réfugié peut s’enfermer dans cette position idéale, croyant ainsi répondre aux attentes du pays d’accueil, par crainte d’être rejeté.

Chacun de nous a en charge les valeurs, les idéaux des parents, de la famille. La rencontre avec une autre culture bouscule l’héritage familial et questionne : « Qu’est-ce que je peux accepter de perdre, de changer, sans trahir les miens ? ». Le réfugié est pris entre deux feux : s’adapter au risque de se perdre ou s’isoler dans la nostalgie des pertes vécues. L’interprète représente le tissage culturel, permettant de s’adapter sans être tout à fait autre.

La langue, parler la langue, est souvent un enjeu important entre parents et enfants, qui génère des conflits de loyauté. Ne plus savoir parler la langue maternelle, c’est sortir de la communauté d’appartenance, se couper de ses racines. Ainsi, il n’est pas rare de constater que les enfants aménagent deux espaces clivés où les langues parlées sont différentes ; celui du social avec la langue d’accueil et celui du familial avec la langue maternelle.

L’interprète peut percevoir à travers les silences, les non-dits, la présence d’un conflit de loyauté. Lui-même, à ce moment-là, est dans un conflit de loyauté : doit-il dire ou non ce qui anime le patient ? Est-ce le moment ? Cette levée du non-dit peut être thérapeutique.

 

Dans la séance, s’actualise ce que le patient vit au quotidien, dans la rencontre avec l’Autre étranger. Ce dispositif de travail permet de créer un espace entre-deux, où se tisse, dans des allers-retours entre deux origines, une culture commune.

Au fil des entretiens, apparaissent spontanément des mots de français en début de phrase, mine de rien. Puis, le réfugié se ressaisit et finit sa phrase dans sa langue maternelle. C’est un indice ! Ca commence à jouer !

 

 

L’espace entre-deux n’existe-il pas dans toute rencontre ? Le sens donné à une parole est par essence subjective. On interprète, on prête du sens dans l’attente d’un retour, qui nous confirmera si on a bien compris ? Ainsi, se tisse tout lien intersubjectif. L’espace entre-deux n’est-il pas l’espace de l’énigme de l’autre ?

 

 

 

 

 

 

Blandine Bruyère

Sandrine Denis-Kalla

Psychologues cliniciennes

Association Appartenances - Lyon

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