Compte-rendu du groupe de lectures
« autour de la Langue
Maternelle ».
Pour la deuxième année, le groupe de lecture a été reconduit par certaines, avec de nouvelles participantes séduites par le compte-rendu de l’A.G. précédente.
Sandrine Denis, cofondatrice du groupe avec Louisa Moussaoui, a souhaité interrompre sa participation, tout en gardant une écoute attentive sur lui.
Nous nous sommes donc retrouvées ici même, 6 à 8 participantes, deux heures et quelques prolongations tous les mois (nous avons accueilli en décembre deux invités burkinabé).
Après un choix de livres et un calendrier commun, chacune arrivait en ayant accepté la douce contrainte de lire le même livre et de venir en parler au groupe.
Le groupe a fonctionné selon le principe de la libre association, avec un goût commun pour l’échange, la découverte et la littérature.
C’est un lieu où la parole circule facilement, sans enjeu si ce n’est celui de rendre possible la rêverie et l’activité de pensée, du plaisir de penser ensemble, au-delà du livre lui-même. Le livre est prétexte, médiateur, liant. Nous prolongeons le premier temps de la lecture solitaire dans ce partage d’impressions, de remarques, de questions. Au cours de cette promenade, nous cueillons ici ou là un passage, une notation, une réflexion de l’auteur qui nous ont retenues, nous apercevant plus d’une fois que nous avons souligné les mêmes passages. Plaisir de l’écoute lorsque l’une d’entre nous, lit aux autres quelques lignes du livre qu’elle veut faire partager. C’est comme une « sentimenthèque », pour reprendre le terme de Patrick Chamoiseau, ces petites phrases aimées et notées pour les faire partager aux autres, un peu comme les cahiers de l’enfance. Le partage passe aussi par des débats animés autour des différences d’appréciation de certains livres. Dans ce groupe, nous n’avons rien à prouver mais beaucoup à trouver (c'est exactement ce que disent Nancy Huston et Leïla Sebbar dans leurs «Lettres parisiennes. Histoires d’exil ».
Hors groupe, la rêverie continue pour chacune, et il n’est pas rare de retrouver ce thème de la langue maternelle pour lequel nous avons une sensibilité plus particulière maintenant soit dans certaines émissions de télé («double jeu » par exemple), dans des articles de revues, lors de notre pratique clinique. A propos de sensibilité, Nancy Huston rapporte que «dans les années 75, la théorie et la pratique de l’ «écriture féminine » en France ont convergé autour d’une idée singulière : les femmes seraient davantage portées que les hommes sur le «signifiant », c'est-à-dire qu’elles seraient sensibles au son des mots plutôt qu’à leur sens par des effets d’allitération, d’homonymie et d’onomatopée »(p103). En tous cas, le groupe a été effectivement sensible à la matière gourmande des mots chez Makine, au rythme en alexandrins de Chamoiseau, à la sublime écriture de Bianciotti etc.
Dans l’après-coup, nous pouvons dire que le choix des auteurs de cette année, en partant de ce thème de la langue maternelle, a mis en relief l’entrecroisement des questions portant sur l’exil, l’identité, la langue, la domination par la colonisation.
D’ailleurs, les titres des ouvrages et les pays d’origine des auteurs sont très parlants. «Identités meurtrières » d’Amin Maalouf, libanais, «L’aventure ambiguë » de Cheikh Hamidou Kane, africain de l’Ouest, «L’analphabète » d’Agota Kristof, hongroise, «Ecrire en pays dominé » de Patrick Chamoiseau, martiniquais, «Le testament français » de Makine, russe, «L’interdite » de Malika Mokeddem, algérienne, «L’amour n’est pas aimé » de Bianciotti, argentin d’origine italienne, «Lettres parisiennes. Histoires d’exil » de la canadienne Nancy Huston et de la franco-algérienne Leïla Sebbar.
Pour A. Kristof «L’écriture est le fil nécessaire à la vie. Dans n’importe quelle langue j’aurais écrit ».
Amin Maalouf nous dit que «tout être est singulier et a plusieurs appartenances, chacun d’entre nous est tributaire de 2 héritages, l’un vertical, celui des ancêtres, l’autre horizontal, de son époque, de ses contemporains »… «L’identité n’est pas donnée une fois pour toutes, elle se construit et se transforme tout au long de l’existence ». Il rejoint aussi Cheikh Hamidou Kane autour des questions posées par la colonisation :
Comment pourrions-nous nous moderniser sans perdre notre identité ?
Comment assimiler la culture occidentale sans renier notre propre culture ?
Comment acquérir le savoir-faire de l’Occident sans demeurer à sa merci ?
L’écartèlement de cet entre-deux de langues et de cultures peut faire vivre des expériences d’effondrement. Il fait dire à son héros Samba Diallo : « je suis comme un instrument de musique mort, j’ai l’impression que plus rien ne me touche, je suis devenu les deux, Occident et Afrique »
Et Chamoiseau dit lui aussi les sentiments ambivalents de l’entre - deux cultures et l’entre - deux langues, la fascination - répulsion qu’exercent sur le vaincu les valeurs culturelles du vainqueur, la pulsion mimétique et la volonté de différence. Ceci jusqu’à une certaine identification à l’agresseur, chez ceux que l’on a appelés en Martinique les «écrivains doudous », qui se sont attachés à montrer l’exotisme, le beau avant tout, avec le regard qui reproduisait celui des voyageurs occidentaux, tels les «Orientalistes » en leur temps. Il nous montre à travers le processus de créolisation, comment une langue vit, se transforme, évolue tout comme la notion de race. « La créolisation représente l’élection du divers jusqu’au plus extrême des sources originelles. Elle mêle et maille les paroles des origines et les relativise » (p 225). De là découle la notion de lieu, notion d’Edouard Glissant un autre créole, différente de territoire. Le lieu participe d’une diversité, le territoire impose l’universalité. Le lieu est ouvert et vit de cet ouvert, le territoire dresse des frontières (p 227) et c’est l’ensemble des lieux qui forment notre terre.
Nous avons aussi découvert l’écriture et la création littéraire, dans leur fonction de sublimation libératrice, de réaffirmation identitaire et de dépassement des cassures et des pertes, que l’on vive une situation d’exil, d’exode ou d’effraction du fait de l’invasion colonisatrice.
Les premiers textes d’Agota Kristof, en forme de trilogie, que certaines d’entre nous avaient lus, sont des récits de fiction décrits comme insoutenables de cruauté et de crudité. Dans «l'Analphabète », son récit, censé décrire la situation traumatique de l’exode, est apparu pour certaines d’entre nous comme simpliste, lisse ou peut être trop épuré. C’est comme si le long cheminement et les étapes de l’écriture lui avaient permis de dépasser son expérience traumatique jusqu’à une forme symbolique plus adoucie,.
La lecture d’Hector Bianciotti nous a unanimement fait vivre un sentiment d’admiration pour ses qualités littéraires, au service d’une expérience de déracinement et d’exil dont il a hérité le tragique.
Pour Patrick Chamoiseau, l’écriture est cri de colère, face à la colonisation déguisée en départementalisation : « la départementalisation nous stérilisa…nous nous amputions des entrelacs de notre diversité pour une greffe dévote des valeurs du centre » (p 247). Colère dépassée, sublimée à travers la création du personnage du «vieux guerrier », qui d’une voix apaisée et sage, nous dresse, tel le chœur antique, un «inventaire de la mélancolie » : « il n’aurait aucune tristesse, pas le moindre regret, juste la couleur d’un manque… » (p 23) ;
Dans le livre de Malika Mokeddem «L’interdite », la dureté du combat que mène Sultana, femme algérienne, dans les années 70 puis plus tard dans les années 90, laisse entrevoir le rêve et l’espoir au travers des interrogations d’une petite fille Dalila qui, tel le petit Prince, interpelle le monde adulte sur le sens de la vie.
Dans «Le testament français » d’Andreï Makine, nous regardons depuis le balcon ouvert sur la Sibérie, comme si nous y étions. Nous avons alors partagé avec délice, ce temps de l’illusion complice entre le petit-fils russe et sa grand-mère parisienne, des ortolans et des soirées à l’opéra ; puis le temps de la désillusion et de la réalité objective d’une Russie devenue soviétique. « Plus la Russie que je découvrais se révélait noire, plus cet attachement était violent »… «La greffe française m’empêchait de voir, elle scindait la réalité en deux».
Après des errances, de la dépression, apparaît une acceptation, il nous dit «je n’avais plus à me débattre entre deux identités russe et française, je m’acceptais ».
Amin Maalouf, lui, propose de «concevoir son identité comme la somme de ses diverses appartenances, au lieu de la confondre avec une seule érigée en appartenance suprême et en instrument d’exclusion ».
Nous retiendrons encore avec Malika Mokkedem, la métaphore de la greffe comme métissage, qu’elle propose au travers de l’histoire de Vincent, jeune français qui apprend que le rein qui lui a été greffé lui vient d’une femme algérienne. Comme un incorporat qui le pousse à venir sur la terre algérienne chercher de nouveaux tissages d’appartenances multiples.
De la lecture intime, nous ne pouvons pas tout partager, comme dans cette restitution à l’A.G. d’Appartenances où nous ne pourrons tout transmettre de notre expérience partagée de cette création d’une sorte de ciment commun, dans ce groupe de travail.
Avec Bianciotti, une évidence s’impose à nous à propos du thème qui nous réunit : l’évidence d’une perte qui ne serait pas seulement linguistique, d’un exil qui ne serait pas seulement géographique, d’un étranger qui ne serait pas seulement un autre que soi, mais qui nous renverrait à la question de l’objet perdu, et à l’étranger que nous sommes pour nous-mêmes. Nous touchons également de plus près la question du recours à l’écriture dans cette quête :
« Tout homme porte en lui des
personnages fragmentaires qui s’ignorent ;
nous naissons multiples, nous
mourrons un- ou personne- et raconter, c’est se souvenir ».
Bibliographie :
Hector Bianciotti : « L’amour n’est pas aimé » Gallimard
Patrick Chamoiseau : «Ecrire en pays dominé » Folio Essais
Cheik Hamidou Kane : «L’aventure ambiguë » 10/18 Domaine Etranger
Nancy Huston et Leïla Sebbar : «Lettres parisiennes. Histoires d’exil » J’ai lu n° 5394
Agota Kristof : «L’analphabète » Zoé 2004
Andreï Makine : «Le testament français » Mercure de France 1995
Amin Maalouf : «Les identités meurtrières » Grasset 1998
Malika Mokeddem : «L’interdite » Livre de Poche n°13768