Détresse sociale, souffrance psychique : un enjeu pour le sujet

Quatrième Colloque international du Réseau interuniversitaire européen de recherches cliniques et d’épistémiologie en sciences humaines.

Troisième Colloque européen des jeunes chercheurs

 

Sandrine DENIS, psychologue clinicienne à Forum Réfugiés, co-fondatrice d’Appartenances Lyon

Intervention du samedi 10 novembre 2001

Thème 3 : De la thérapie individuelle à la thérapie conjointe

Table ronde 3 : La thérapie en prise sur le réseau d’appartenance

 

Réfugié, psychologue, interprète : spécificité d’un dialogue à trois

 

Qui dit réfugié, dit personne en situation de rupture sociale. Rupture imposée par la violence d’état subie dans le pays d’origine, qui ne laisse pas d’autre choix que l’exil pour survivre. De plus, le réfugié a été persécuté, maltraité du fait même de ses appartenances ethniques, politiques…

Il y a donc une attaque, une volonté de destruction des fondements identitaires de la personne, qui se répète dans l’exil. L’exilé ne vit plus dans son contexte socioculturel et a perdu ses étayages externes. Il vit dans un pays d’accueil dont il ne comprend pas toujours les codes et modalités de relations aux autres. Cette première rencontre avec une terre d’asile, après un vécu d’agression par un autre semblable – parlant la même langue, référé à la même histoire culturelle – demande souvent une réorganisation intrapsychique et intersubjective importante.

           

            Travailler en tant que psychologue avec des réfugiés parlant une autre langue, oblige à repenser le cadre clinique classique de la rencontre. Dans le cadre classique, il existe un implicite, partagé par les différents acteurs de la rencontre. Ce pré-requis pourrait être formulé à la manière de Racamier : « nous parlons la même langue ; nous sommes fait de la même pâte, donc nous nous comprenons ». Ce postulat de départ repose sur du familier qui met entre parenthèse l’étrangeté de l’autre, et atténue l’angoisse de la rencontre.

De fait, la rencontre avec un réfugié, comme toute rencontre interculturelle, mobilise des mouvements projectifs du côté de l’inquiétante étrangeté, de cette étrangeté en chacun de nous que l’on ne comprend pas et qui nous échappe. L’interprète médiatise cette étrangeté repérée de chaque côté.

            La première des choses qu’il est nécessaire de considérer, est la représentation du psychologue et la place accordée à la vie psychique dans chacune des cultures rencontrées. Il est prudent de ne pas plaquer des théories, des modes de pensées, sans en considérer la valeur et les répercussions possibles justement en fonction du contexte.

            Rencontrer des réfugiés, c’est accepter de se laisser enseigner par eux leurs propres ressources, systèmes de références. Ce faisant, se met en place une culture, un langage commun nous permettant de nous entendre sur les similitudes et différences entre l’ici et maintenant  et l’avant, là-bas. Nous sommes alors convoqués à une place autour de laquelle nous pourrons nous comprendre sur la fonction du psychologue et le travail psychique.

 

            Quelques mots sur notre dispositif de travail ! Mes collègues et moi-même dispensons des consultations au sein des centres d’hébergement de Forum Réfugiés et dans deux lieux  de soin – Médecins du Monde, hôpital de la Croix-Rouge. Si nous accordons une grande place au contexte culturel de la rencontre, pour autant nous ne faisons pas des consultations d’ethnopsychanalyse. Nous traitons essentiellement les conséquences traumatiques de la violence d’état, des persécutions et de l’exil.

 

LANGAGE, LANGUE, PAROLE DU REFUGIE

Le langage advient pour faire lien, au moment où se vit la séparation avec la mère. Il inaugure l’accès à une individualité. A travers le langage, le couple parental transmettent une parole, un savoir sur le monde tel qu’ils le perçoivent. Plus largement, on peut dire que cette transmission est, pour une bonne part, traversé de l’héritage ancestral. Ainsi, l’enfant s’inscrit dans une lignée et dans une société.

 La langue est le média, propre au langage. Il rend possible la communication de pensées, de l’un vers l’autre. La langue ne véhicule pas seulement des informations. Elle signe l’appartenance à une communauté. Chacun s’approprie la langue de manière singulière, en fonction de ses appartenances tant familiale que sociale. La langue incarne une expérience de vie et détermine la façon dont nous percevons le monde. Elle est liée à notre sentiment d’identité. Aussi, s’entendre parler une autre langue, ne se fait pas sans un certain sentiment d’étrangeté. L’intonation et la voix changent. Seul l’accent reste familier.

L’attachement à la langue relève de l’attachement à la mère, et à son environnement, dans lequel la personne a puisé les identifications qui l’ont construite. De fait, l’investissement d’une deuxième langue est différent. La langue maternelle reste la langue des affects alors que la deuxième langue est investie sur un registre plus intellectualisé. Nous repérons ce phénomène, lors d’entretiens bilingues, chargés d’émotions. Ainsi, lorsque des émotions trop fortes submergent la personne, c’est dans la langue maternelle qu’elles seront nommées. Le processus secondaire de traduction n’opère plus. Il faut que ça sorte ! C’est impérieux !

 

L’absence de compréhension de la langue favorise les vécus paranoïdes. La personne se trouve désorientée, en manque de repères pour décoder le message transmis ; d’autant plus que les intonations, la rythmicité est propre à chaque langue, à chaque culture.

La difficulté à se faire entendre et comprendre est vécue différemment par chacun. Quoiqu’il en soit, l’image que la personne a d’elle-même, se modifie. Certains ont l’impression de « devenir bête » puisque l’interlocuteur ne les comprend pas. Il y a confusion entre l’intelligence restée intacte et la médiation de la langue qui manque.

            Certains adultes supportent mal cette situation, qui génère un sentiment d’impuissance et les renvoie à une position infantile. Ce d’autant plus que les enfants maîtrisent plus rapidement la nouvelle langue et sont parfois plus à même de décoder certaines situations. Cet état de fait bouscule les places et rôles dans la famille ; les enfants devenant les parents des parents.

            D’autres vivent cette situation avec un important sentiment de frustration de ne pas pouvoir se faire connaître. Ils ont l’impression que leur identité se rétrécit à ce qu’ils peuvent exprimer en français.

            Seul l’espace familial offre une communication qui va de soi. Cela engendre parfois un repli narcissique à l’intérieur du noyau familial d’autant plus que l’extérieur, l’espace social, a déjà été vécu comme dangereux, du fait des persécutions.

 

DU TRAVAIL D’INTERPRETATION DU PSYCHOLOGUE

Le psychologue travaille à partir des mots, de la parole d’un sujet, révélateurs de désir, fantasmes inconscients. A partir du sens manifeste du discours, le psychologue cherche, avec le sujet, le sens latent de ce qui est vécu, éprouvé. Il s’effectue donc un premier travail de traduction, d’interprétation d’un niveau de sens secondarisé à un niveau de sens primaire.

Dans une rencontre interculturelle, le psychologue, qui ne comprend pas la langue du réfugié, est confronté à des séries de signifiants énigmatiques. Il essaie d’en comprendre le sens à travers les mimiques, les gestes de l’interlocuteur. Le psychologue s’accroche à la matérialité du langage, à la mélodie de la voix et aux expressions de visage pour connoter le discours. L’interlocuteur est-il triste ? Joyeux ? En colère ?

Le psychologue est en présence de perceptions, sensations brutes en attente de représentations. Il existe un décalage entre perception et compréhension de la situation. Ce décalage met en évidence les mécanismes de clivage entre affect et représentation, particulièrement présents dans les vécus traumatiques. Mais surtout, le décalage temporel entre les affects mobilisés par nos perceptions et les représentations données par la suite par la traduction de l’interprète, permet une plus grande capacité de rêverie. Des hypothèses de travail se dessinent dans l’entre-deux de la traduction.

 

            Dans un premier temps, le dispositif de travail avec l’interprète permet d’apaiser les fantasmes d’empiètement, d’englobement d’une culture par une autre.

            Mais la langue ne suffit pas. Il est essentiel que le réfugié se sente en confiance. Lors de la prise de contact, un temps d’approche est nécessaire. Le réfugié est accueilli et chacun se présente en déclinant ses appartenances ; ce à quoi il est attaché.

- pour le réfugié, trois questions se posent : qui est-il ? D’où vient-il ? Pourquoi vient-il ? Ces questions permettent une première approche du contexte culturel du réfugié. Nous rentrons dans son monde, par le biais de la nomination et des origines ;

            -  le psychologue présente sa conception du soin par la parole ; sur quelles convictions s’appuient sa pratique ;

- l’interprète décline son identité, ses appartenances géographique, communautaire, ethnique, religieuse… Le réfugié peut ainsi situer l’interprète comme un ennemi potentiel, un ami potentiel…

C’est à partir de là que les processus d’identification pourront opérer et permettre le développement de la relation soignante.

L’INTERPRETE : DE LA TRADUCTION A LA MEDIATION

Dans ce contexte de travail interculturel, nous demandons à l’interprète de rendre compte, à travers la traduction, du noyau de significations qui entourent l’énoncé. Il est essentiel, pour le psychologue, de cerner, au fûr et à mesure, dans quel contexte s’ancre le discours. Nous comprenons la traduction  en terme de processus interactif et non comme une simple retransmission mot à mot. Nous sommes à la recherche de la définition la plus ajustée possible.

L’interprète module sa traduction en fonction de la représentation qu’il se fait de la différence culturelle et de la possibilité de passage entre les deux langues. Pour rendre le dispositif opérant, il est important que l’interprète s’interroge sur sa position par rapport à la différence culturelle. A quel moment, minimise-t-il la différence culturelle, pensant ainsi faciliter l’intercompréhension ? A quel moment se soumet-t-il à la différence culturelle ?

 

L’interprète est celui qui traduit et transmet un message mais que symbolise-t-il ?

 

Un passeur : celui qui transmet le message d’une rive à une autre

            L’interprète rend la rencontre possible en médiatisant la différence. Il est avant tout un espace intermédiaire, transitionnel à la fois pour le réfugié et pour le thérapeute. L’interprète symbolise le semblable et le différent pour chacun d’eux. 

Un dialogue s’instaure : l’interprète se fait l’écho, tour à tour, du réfugié et du thérapeute. Les mots de l’un et de l’autre résonnent en lui. Une première transformation s’opère dans la transmission que fait l’interprète du sens et des affects portés par les mots du patient. Travailler avec un interprète interroge l’écart entre représentation de chose et représentation de mot. Faire appel aux connotations singulières portées par  les mots, devient essentiel.

Ce passage par l’interprète peut être perçu comme une distorsion, un biais dans l’écoute de l’autre, puisqu’une subjectivité tierce vient se loger entre le réfugié et le psychologue. Cependant, parler d’une première métabolisation nécessaire pour accéder au sens latent, me semble plus créateur, plus moteur. Le psychologue accepte de perdre une partie du sens qu’il aurait pu idéalement mettre sur l’énoncé premier du réfugié, qui, quoiqu’il en soit, aurait été limité par la connaissance partielle du français.

 

Secondairement, l’interprète occupe la position de médiateur culturel éclairant les signifiants restés énigmatiques. On pourrait dire qu’il assure ainsi la fonction Alpha de Bion. Il éclaire les sous-entendus, les implicites, contenus dans toute culture (« chez moi, lorsqu’une personne dit cela, on pense cela… »). L’interprète est en position d’informateur. Il inscrit une parole singulière, porteuse de l’histoire particulière d’un individu, dans un arrière fond groupal.

 

Un carrefour, ouvert sur plusieurs chemins sur lesquels le réfugié peut s’engager

L’interprète symbolise l’aménagement possible entre deux contextes : culturels mais aussi temporels, entre un avant et un après.

Arriver, vivre dans une société porteuse d’une culture différente, n’est pas sans interroger sur les adaptations à fournir, les changements à opérer. De par son parcours semblable à celui du réfugié, l’interprète médiatise les angoisses schizo-paranoïdes et peut être un garde-fou contre les tendances à développer une position en faux-self. Le réfugié peut s’enfermer dans cette position idéale, croyant ainsi répondre aux attentes du pays d’accueil, par crainte d’être rejeté.

Chacun de nous a en charge les valeurs, les idéaux des parents, de la famille. La rencontre avec une autre culture bouscule l’héritage familial et questionne : « Qu’est-ce que je peux accepter de perdre, de changer, sans trahir les miens ? ». Le réfugié est pris entre deux feux : s’adapter au risque de se perdre ou s’isoler dans la nostalgie des pertes vécues. L’interprète représente le tissage culturel, permettant de s’adapter sans être tout à fait autre.

La langue, parler la langue, est souvent un enjeu important entre parents et enfants, qui génère des conflits de loyauté. Ne plus savoir parler la langue maternelle, c’est sortir de la communauté d’appartenance, se couper de ses racines. Ainsi, il n’est pas rare de constater que les enfants aménagent deux espaces clivés où les langues parlées sont différentes ; celui du social avec la langue d’accueil et celui du familial avec la langue maternelle.

            L’interprète peut percevoir à travers les silences, les non-dits, la présence d’un conflit de loyauté. Lui-même, à ce moment-là, est dans un conflit de loyauté : doit-il dire ou non ce qui anime le patient ? Est-ce le moment ? Cette levée du non-dit peut être thérapeutique.

 

Un espace entre-deux

            Dans la séance, s’actualise ce que le patient vit au quotidien, dans la rencontre avec l’Autre étranger. Ce dispositif de travail permet de créer un espace entre-deux, où se tisse, dans des allers-retours entre deux origines, une culture commune.

            Au fil des entretiens, apparaissent spontanément des mots de français en début de phrase, mine de rien. Puis, le réfugié se ressaisit et finit sa phrase dans sa langue maternelle. C’est un indice ! Ca commence à jouer !

 

 

En conclusion, j’aimerais revenir sur la parole et le silence. En tant que psychologues, nous sommes tous convaincus des effets thérapeutiques de la parole. Cependant, parler peut être traumatogène en soi, car venant rappeler l’horreur, l’effroyable qu’on souhaite à tout prix effacer de sa mémoire.  De plus, la torture, avec la recherche de l’aveu, a fait effraction dans l’espace intime du sujet. Toute situation de savoir peut alors renvoyer à cette situation intrusive où le sujet s’est senti transparent.

Nous sommes souvent pris dans un dilemme entre une parole qui fait souffrir et un silence-refuge mais qui révèle l’anéantissement du sujet. Il me semble que, dans cette situation, l’interprète peut faciliter le passage du silence à la parole, en matérialisant une interface entre un dedans et un dehors. L’interprète, comme tiers, joue un rôle de pare-excitation ; d’interface entre un dedans/familier/rassurant et un dehors/étranger/menaçant. Ainsi, les mots n’atteignent pas le sujet en première ligne. Au vu de la réaction de l’interprète, le réfugié a une première appréhension du contenu du discours. L’interprète symbolise le trait d’union entre deux espaces juxtaposés. Petit à petit, le réfugié peut ainsi restaurer un for intérieur.

                                                                                  Sandrine DENIS

                                                                                  43, rue Voltaire

                                                                                  69003 Lyon

Bibliographie

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