Association Appartenances
Assemblée Générale du 16 juin 2003
Compte-rendu du groupe de travail sur les pratiques
professionnelles à l’aide d’interprète
S.DENIS
L.MOUSSAOUI
L’idée
de mettre en place ce groupe de travail part du constat que malgré la
possibilité donnée aux professionnels de santé ou de l’Education Nationale de
faire appel à un interprète, ce recours ne va pas de soi et ne se fait pas sans
appréhension. La présence de l’interprète interroge notre cadre de travail et
nos modèles de pensées. Ce groupe se proposait donc d’offrir un temps de
rencontre et d’échanges interprètes-professionnels.
Le groupe de travail s’est réuni sur 8 séances. Il était
composé d’interprètes, de psychologues, d’assistantes sociales, de conseiller
d’orientation. Lors des séances, nous avons échangé sur les pratiques de chacun
et sur la place de l’interprète.
Nous
avons décidé de vous rendre compte de notre cheminement à travers quatre
points :
1) premier
point : qu’est-ce qui se passe dans ce temps de la traduction ?
2) deuxième
point : le contexte est primordial et détermine pour une part la place de
l’interprète.
3) troisième
point : définition d’un cadre éthique de travail
4) quatrième
point : le modèle sociétal, induit par les politiques d’Etat influe sur le recours à l’interprète.
1) Le temps de la traduction
Lorsqu’on
est en situation d’interprétariat, la communication se fait en deux
temps : un temps où on envisage, on observe ; un deuxième temps où
l’on écoute et l’on comprend ce qui a été dit.
Durant
ce premier temps, on est plus attentif à la mélodie de la voix, aux expressions
de visage, à la gestuelle, à la prosodie (ton, intonation, émotions). C’est un
plus. L’interprète permet le passage du sensoriel au symbolique.
Dans le deuxième temps, l’interprète
traduit l’énoncé d’une langue à une autre. Le professionnel doit renoncer à la
traduction de l’intégralité des paroles de son interlocuteur. C’est une critique
qui est parfois dite pour justifier le non-recours à l’interprète. Il semble
que cela relève d’une position idéale qui ne tient pas compte, que, dans toute
relation, il est de toute façon impossible de comprendre donc de transmettre
entièrement ce qui se cache derrière les mots. De plus, dans la rencontre
interculturelle, on constate que certaines idées n’ont pas d’équivalents, voire
de valeurs dans une autre culture. Il faut accepter de ne pas tout appréhender
de l’altérité.
La
langue n'est pas un calque de la réalité, ce n'est pas une liste, une
nomenclature.
Illustration : la
façon dont nous analysons le spectre des couleurs ne correspond pas à une
réalité physique universellement valable mais à une tradition culturelle transmise
par la langue.
Dans
le Nord, on aura plusieurs mots pour désigner des états différents de la neige
(neige fondante, glacée, mouillée, en train de tomber...).
Il
faut comprendre, par là, que l'interprétariat n'est pas la transposition d'une
liste de mots d'une langue à une autre réciproquement car chaque communauté a
sa propre conception du monde, du temps, de l'espace.
La
langue n'est pas seulement un système de signes mises en oeuvre mais aussi un
mode de socialisation, une façon d'être et de comprendre le monde, un ensemble
de pratiques à la fois individuelles et sociales.
L’interprète est là pour que le message
passe. L’interprète est un pont entre les deux interlocuteurs. Il se doit de
réduire au mieux l’écart culturel en donnant sens à cette différence.
Pour
engager la relation, l'interprète doit respecter les rituels des uns et des
autres. Exemple des embrassades au Maghreb pour dire bonjour. Du côté du
professionnel, cela peut être mal vu car cela est interprété comme trop proche.
Du côté de l'usager, ne pas le faire, serait trahir ou être hautain.
2) Les contextes
Les
situations d’interprétariat sont multiples et diverses et convoquent
l’interprète à une place différente. La demande de traduction n’est pas la
même.
Chaque professionnel a son jargon et l’interprète est là pour
faciliter et adapter le langage à l’interlocuteur. Pour cela, il est important
qu’il comprenne la démarche du professionnel. Qu’est-ce qui sous-tend le
discours de l’autre ?
On est dans un processus. C’est différent
d’une traduction mot à mot, phrase par phrase. D’où l’importance d’un temps de
rencontre préalable avec le professionnel. Si le contexte n’est pas compris par
l’interprète, il peut y avoir un contre-sens.
Pour un même signifiant, un même mot, en fonction du contexte,
on n’emploie pas le même signifié.
Devant la perplexité de la personne étrangère, il est
nécessaire que l’interprète explicite, en introduction, le rôle de chaque
professionnel, le système français d’aide social. Avant même de traduire les
paroles, l’interprète peut avoir à expliquer le contexte d’intervention. Pour
l’intervenant social, il est évident que l’autre sait d’emblée. Il est pris
dans ses habitudes.
Les tribunaux, les entreprises demandent
une traduction stricte et technique. L’interprète est un simple canal de
transmission. Les services médico-sociaux sont dans une autre démarche où la
simple traduction ne suffit pas. A quelle place est alors convoqué
l’interprète ? Est-il médiateur culturel ? co-thérapeute ?
intervenant social ? Quelle parole le professionnel laisse-t-il à
l’interprète ?
L’interprète comme médiateur culturel
La
médiation doit être considérée comme une relation communicationnelle, comme un
processus.
Si la médiation implique l’idée de milieu alors
l’interprète est le tiers qui met en œuvre le processus de médiation ; il est
censé se placer à égale distance des parties en présence et être capable d'une
écoute empathique par rapport aux deux ou groupes de deux interlocuteurs.
Si la
médiation implique l'idée de passage, l'interprète peut incarner le passage
d'une langue à l'autre, d'une culture à l'autre, d'une rive à l'autre. Il est
le truchement entre un point de départ et un point d'arrivée. Cependant entre
départ et arrivée, il y a un moyen terme, un entre-deux. Cette idée
d'entre-deux est la troisième implication du terme médiation.
L'interprète
tient un rôle d'interface entre des groupes ayant des représentations, des
intérêts différents ; c'est un "liant". Cette position de tiers
nécessite une décentration par rapport à lui-même et par rapport à ses
interlocuteurs. Il doit rentrer dans la rationalité de l'autre sans forcément y
adhérer.
La médiation est un échange et en aucun cas, une pratique
magistrale ou normative.
La notion de médiateur est actuellement
banalisée et a perdu de son sens premier. Dès qu’il y a une tension, un
problème, on met un médiateur pour éviter que le conflit éclate. C’est le
syndrome du malaise social. Le médiateur ne doit pas devenir “ la béquille
de la modernité ”.
On ne résout pas le problème de fond. La
parole conflictuelle doit passer sinon la violence peut éclater. L’interprète
aide à ce que le conflit s’exprime.
Peut-on dire qu’un interprète, dans un entretien
psychologique, est co-thérapeute ?
Oui, dans la mesure, où l’interprète possède un savoir
socio-culturel spécifique et qu’il donne une interprétation culturelle.
Exemple : dans un entretien, un psychiatre a employé le mot
“ dragon ”, qui n’existe pas dans la langue arabe. Ce mot est employé
comme métaphore pour qualifier une personne. L’interprète a d’abord traduit par
une périphrase “ animal surnaturel ” Puis il en a informé le
professionnel et a proposé un équivalent qui parlerait mieux dans le contexte
socio-culturel de la patiente. Le “ dragon ” est devenu
“ l’ogresse ”. Le psychiatre a dit que le mot juste avait été trouvé.
Le psychologue reste le chef d’orchestre. Il donne le ton et
garantit la dimension symbolique.
L’interprète peut donner une couleur symbolique en
plus en expliquant certaines connotations et des éclairages culturels. Par
rapport à cet éclairage culturel, il est important de faire un retour à la
personne pour cerner comment elle se positionne en tant que sujet.
Dans l’interaction thérapeutique, l’interprète doit-il prêter
sa voix et donc utiliser le style direct (le “ je ”) ? A ce
moment-là, l’interprète s’efface, se met dans la peau de la personne pour
éviter les interprétations contenues dans le style indirect et aussi la
distance que cela pourrait créer. Par exemple, lorsque le patient dit “ Je
suis habité par des djinns ”, si l’interprète traduit “ il dit qu’il
est habité par des djinns ” cela pourrait sous-entendre que l’interprète
met en doute la conviction, les croyances du patient. Cette position respecte
la subjectivité de la personne et facilite son implication dans la relation.
Cependant, l’emploi du style indirect assorti d’une formule
stéréotypée du type “ il dit que ” ne garantit-il pas une neutralité
de jugement ?
Au sein de l’association
Appartenances-Lausanne, il est demandé aux interprètes d’utiliser le double
“ nous ” dans les entretiens. L’interprète est à la fois du côté du
professionnel et de la culture d’accueil et à la fois du côté de la personne et
de sa culture d’origine. Cette utilisation du “ nous ” vient marquer
l’objectif de l’association qui est de promouvoir l’intégration des populations
migrants par le biais de l’interculturalité. L’interprète a pour tâche de
favoriser l’émergence de nouvelles cultures en stimulant le décloisonnement, le
rapprochement et la connaissance des deux cultures, du pays d’accueil et du
pays d’origine. Les entretiens sont centrés autour des approches systémiques et
psychosociales. L’interprète devient un promoteur de santé (au sens de l’OMS
“ capacité de donner sens à ses expériences et de se créer des
projets ”). Il peut-être amené à accompagner des personnes dans
différentes démarches scolaires, administratives (…). A ce moment-là,
l’interprète n’est-il pas plutôt un intervenant social ?
Même dans une pratique plus classique,
ici, à Lyon, les interprètes font le constat qu’ils sont un carrefour
d’informations. Ils cumulent des connaissances et différentes expériences. Du
fait de la connaissance du réseau professionnel, ils mettent en lien les
différents professionnels.
Certains usagers demandent à l’interprète
qui les a accompagné plusieurs fois, de répéter à leur place leur récit.
Tout cela dépasse le travail de
l’interprète.
Les travailleurs sociaux ne sont pas les
seuls à avoir la légitimité du lien social.
3) Garde-fous des interprètes : définition d’un cadre
éthique de travail
L’interprète est dans une position d’entre-deux où il peut à
la fois pacifier ou compromettre. Il peut trahir et être à double face comme
Janus. Le travail de l’interprète nécessite un cadre éthique rigoureux, qui
garantisse des limites pour chaque interlocuteur. Cela permet à l’interprète de
ne pas être captif de l’institution, ni de dire à la place de l’usager.
Parfois, l’interprète est convoqué comme porte-parole de
l’institution, pour rappeler le règlement et éviter les débordements. A ce
moment-là, l’usager n’a pas droit à la parole. Exemple de certains
établissements scolaires qui attendent un conflit ouvert pour faire intervenir
un interprète, à qui on demande de faire le rappel de la loi. Or, cela est
perçu comme un moment agressif car cette loi n’a pas été énoncée ou comprise au
départ. Elle s’impose sans qu’elle puisse faire partie d’un contrat préalable.
Il n’y a donc pas d’appropriation par les personnes concernées. Par contre,
dans d’autres établissements, les responsables, dès la rentrée, font participer
les interprètes à la réunion commune. A ce moment-là, la loi est dite du
départ. Elle est donc la même pour tous, et non pas découverte au moment d’un
conflit.
D’autre fois, l’interprète se sent pris dans ce qu’il ressent
de la situation. Exemple d’une consultation médicale où le médecin parle devant
la personne de sa maladie mais en s’adressant à un collègue et non à elle.
L’interprète perçoit l’inquiétude de la personne et se permet d’interrompre le
médecin.
L’interprète doit cadrer son intervention pour ne pas se
laisser envahir par les demandes des uns et des autres. Exemple : dans un
commissariat, lors d’une arrestation ; le prévenu demande à l’interprète
de l’aide et un policier demande à l’interprète de préciser, grâce à l’accent
et aux variantes phonétiques, de quel pays est originaire le prévenu.
L’interprète est sur les frontières. Il est celui qui lie et
sépare. C’est un liant entre le professionnel et la personne, entre les
professionnels. L’interprète est parfois un témoin, qui canalise l’agressivité
et permet une certaine retenue des professionnels dans leurs propos et gestes.
Il évite les projections agressives entre une personne, qui se vit comme
victime car elle ne peut exprimer ce qu’elle vit et ressent, et un
professionnel persécuté par le fait de ne pas comprendre.
4) L’intégration et le
recours à l’interprète
La demande de travail avec un interprète
va dépendre des valeurs qui traversent le professionnel, valeurs par rapport à
la question de l’intégration et de la démarche interculturelle.
Sous prétexte de garantir les valeurs républicaines, certains
travailleurs sociaux ne font pas appel aux interprètes pensant que cela
pourrait freiner l’intégration de la personne.
Dans les services publics, il existe une
disparité dans les traitements. Le discours sur l’intégration et la notion
d’universalité font écran à la présence de l’interprète, alors que c’est un droit
que la personne s’exprime dans sa langue maternelle. Il y a une banalisation de
la non-parole. L’usager est considéré comme un sous-citoyen. Il y a un maillon
manquant, qui est l’interprète. Lorsqu’on donne la parole à l’autre étranger,
il existe une peur de perte de contrôle ; cela nous échappe.
Au contraire, la place donnée à l’interprète, comme médiateur
culturel, ne vient-elle pas garantir un espace démocratique d’échange – les
bases d’un système démocratique pouvant être décliné à travers trois action
“ comprendre – prendre la parole – être entendu ” ?
N’existe-il pas des contradictions entre les valeurs
républicaines et les valeurs démocratiques ?
Après des échanges dans le groupe de travail, nous en venons à
dire que l’important est peut-être de maintenir en tension, dans la société,
ces deux aspects :
-
la République comme mythe fondateur
(égalité, fraternité et liberté), unificateur d’un peuple ;
-
la démocratie comme pouvoir qu’un peuple
se donne de gouverner ensemble.
Il est intéressant de voir comment va jouer cette mise en
tension, chez les professionnels, entre le partage de valeurs communes, qui
fondent la société, et la vie en commun dans le respect des différences.
Conclusion
Nous nous sommes attachés à cerner les spécificités du travail
de l’interprète, plus particulièrement, dans la sphère psy-médico-social. Ces
spécificités identifiées nous avons été amené à penser que la dénomination
d’interprète ne recouvrait pas entièrement les différents rôles et les
différentes fonctions remplis par l’interprète. Il est interprète mais pas
seulement. Il est médiateur culturel mais pas seulement. Il n’est pas
thérapeute, ni intervenant social mais peut parfois en remplir certaines
fonctions. Une question identitaire se pose à cette profession, peut-être à
l’image du métissage culturel qu’il représente ?
Les interprètes ont évoqué aussi leur vécu de
non-reconnaissance de leur travail. Ils vivent pour la plupart une situation de
précarité professionnelle, n’ont pas de formation continue, ne bénéficient pas
de supervisions…Ne peut-on pas faire l’hypothèse que la non-reconnaissance du
travail de l’interprète est à lier à la non-reconnaissance du besoin des
personnes à s’exprimer dans leur langue maternelle ?